PARIS,[DECRYPTAGE/critique] - L'Europe des régions contre la France, de Thierry Bouclier. Où l'on apprend que la politique européenne est une téléologie, une science des fins.

À Bruxelles j'enlève le haut, en Corse, j'enlève le bas, si l'on peut oser ce raccourci.

Les débats sur la dose nécessaire ou souhaitable de fédéralisme dans ce qui pourrait être la future Europe, comme les polémiques sur les concessions politiques à octroyer aux régions, conduisent les uns et les autres à poser la même question : l'État - et ce qui en fait ses fondements vivants et historiques, à savoir le peuple et la nation - ne serait-il plus qu'un espace résiduel et une notion froide ? Non, répond Thierry Bouclier. Les européistes, prenant leurs désirs pour des réalités ont délivré un peu tôt le permis d'inhumer de la France. La France, pas plus que les nations européennes ne sont des phares éteints.

Il est vrai que trois décennies durant, l'Europe a été l'horizon indépassable de tous les projets politiques. Une sorte de voie politique lactée, avec le soleil de Bruxelles pour étoile, le fédéralisme pour gravitation et le marché mondial pour big bang.

Mais au moment où le basculement de siècle et de millénaire s'opère, est-on vraiment sûr que l'État fédéral européen est une authentique galaxie politique, une vraie étoile qui a encore une vie ? N'est-elle pas plutôt un trou noir à broyer les économies, les richesses et les États ?

À cette question, Thierry Bouclier apporte des éléments de réponse. Son livre est précis, son enquête minutieuse, sa thèse donne le vertige : pour accélérer l'implosion des nations, l'Europe s'appuie sur les régions. L'ethno-nationalisme, très en vogue actuellement chez tous les disciples de la décentralisation toujours prompts à demander plus de démocratie locale, n'est donc pas anodin. Derrière, il y a un projet infernal démonté pièce par pièce, afin de bien nous montrer où mène cette obsession de la décentralisation. C'est dire si l'ouvrage de Thierry Bouclier va loin. Bien plus loin que de simples aspects techniques sur les institutions, les finances, la décentralisation. Il va jusqu'au combat politique au sommet. Quelle est la meilleure forme d'organisation pour les hommes ? Et organiser les hommes pour quoi faire ? C'est ce à quoi ne répond pas la construction européenne. Elle ne dit pas les fins qu'elle poursuit pendant qu'elle se construit. C'est une mélopée sécessioniste. Un appel incessant au démantèlement. La Catalogne, la Corse, le Pays Basque, le Piémont ou l'Écosse sont incités à quitter le domicile national, soi-disant étriqué et asphyxié.

Tout a commencé en 1976, par un rapport d'Olivier Guichard qui, sous le titre de Vivre ensemble, expliquait comment détruire ce qui nous rassemble. Le mouvement de décentralisation était lancé, alimenté par la loi Deferre du 2 mars 1982, rendant les préfets quasi-impuissants. Cette loi était suivie par la création des agglomérations qui avaient pour but de dissoudre les communes et arriver au final à la création de " pays ".

L'Europe à pris le relais. Elle ne veut plus entendre parler que de régions. Elle a même crée un comité pour les ressembler. Près de 40 *e son budget passe maintenant à financer cette atomisation. Par différents fonds, structurels, régionaux, de cohésion, d'orientation, Bruxelles achète les notables qu'elle essaie de sacraliser afin qu'ils deviennent les relais de cette stratégie. L'auteur met en lumière comment l'Europe s'y prend pour exacerber les antagonismes entre régions et nations, dans l'hypocrisie d'ailleurs la plus complète. Les élus locaux servent en effet à Bruxelles d'imbéciles utiles.

Pourtant, il ne faut pas se tromper, sous les dessous pharisien de la diversité, des différences et des régionalismes, Bruxelles ne pratique pas le polythéisme mais le monothéisme le plus intégriste, comme une secte de la mondiologie.

Privée de son État, la France perdra progressivement ses défenses immunitaires face à l'hégémonie tentaculaire de la bureaucratie bruxelloise. Et les régions qui auront écouté les sirènes de Bruxelles, se retrouveront écrasées sous le poids d'un centralisme encore plus pesant que celui existant traditionnellement en France. Ainsi, à travers la dénonciation de l'imposture fédérale, c'est toute la question de l'existence de la France, en tant qu'État-nation, qui est posée.

Recension parue dans " Liberté politique " n° 14 (automne 2000)