Dans une interview au Figaro, le sociologue analyse les structures de notre société qui favorise l’émergence d’une forme de terrorisme intellectuel. Il attribue cela à ce qu’il nomme « le nouvel air du temps » dont il donne un aperçut. 

La question du Figaro est directe et sans ambiguïté : « Certains mots en France, comme islam, immigration ou encore homosexualité, semblent tabous. D’où vient cette forme de terrorisme intellectuel ? »

Jean-Pierre Le Goff répond avec la même liberté de ton. Pour lui, le « nouvel air du temps » est « marqué par plusieurs caractéristiques : l’émotion et les bons sentiments, la dénonciation moraliste et la posture victimaire (dont témoignent les nombreuses plaintes en justice). » Notre société offrirait par ailleurs à cet « air du temps » de nombreux « relais amplificateurs ». Parmi eux, notre sociologue relève « la grande machinerie audiovisuelle », les nombreuses associations « dont la seule fin semble être de surveiller la parole d’autrui et de porter plainte en se constituant partie civile », ou encore les nouvelles technologies de la communication (Internet, réseaux sociaux, Twitter) « qui favorisent ce que j’appelle les « nouveaux sans-culottes » qui incitent chacun à réagir même anonymement, à dénoncer et à lyncher des boucs émissaires ».

Mais le plus inquiétant, ce qu’il faut retenir de ce « nouvel air du temps », c’est qu’il risque de mener la France à sa perte en la rendant « ingouvernable ». Une menace que ne semblent pas avoir perçu nos politiques et qui a pour signe et cause « la subjectivité débridée [qui] produit des effets délétères et renforce la méfiance au sein des rapports sociaux ».

Le sociologue n’exclut donc pas de l’avenir de la France de possibles dérives extrémistes, chauvines ou xénophobes. Se serait selon lui la conséquence directe du « déni d’un certain nombre de problèmes ». Pour palier cette menace, « Il est nécessaire d’avoir, au sein même de la société, des lieux de libre réflexion intellectuelle » prescrit le sociologue.

Le Goff explique : « La période historique invite l’intellectuel à contribuer à l’intelligibilité du monde contemporain et à la reconstruction de l’ethos démocratique, au sens des valeurs, des normes, des comportements qui imprègnent la société. De grands débats comme, par exemple, l’immigration, la procréation in vitro, l’euthanasie ou encore l’homoparentalité doivent pouvoir être traités dans l’espace public sans se lancer des invectives »

Exemple ? L’islam ! « Les questions portant sur la séparation du pouvoir politique et de la religion, sur la place de la femme dans la société doivent pouvoir être abordées sereinement. Nos principes républicains impliquent, par exemple, de ne pas céder ni sur le port du niqab dans l’espace public ni sur le refus de consultation de médecins masculins pour les femmes. En fait, le problème ne doit pas être l’islam mais ce que nous jugeons compatibles ou non avec les valeurs de nos sociétés démocratiques. »

Et quelles sont les bases de cette réflexion que doit mener la nation avec l’aide de ses intellectuels ? L’identité nationale comprise comme l’héritage culturel et historique de la nation : « il faut être conscient de notre héritage historique quelles que soient ses ambivalences, être fiers de ses acquis et les faire valoir. »

Or c’est peut-être justement ce qui fait défaut à la nouvelle génération « élevée dans un temps de paix imprégné d’une vision angélique des droits de l’homme ». C’est aussi ce qui explique les traumatismes issus de la confrontation « au fanatisme et à la barbarie ». Pourtant, le sociologue l’affirme : « la peur du conflit ne doit pas empêcher d’aborder les problèmes de civilisation ».

Combiné au chômage de masse et à la décomposition de la famille à l’origine d’une « déstructuration anthropologique », ce « nouvel air du temps » conduit nos contemporains à la déprime. « La crise remet en cause l’idée d’une humanité réconciliée dans une forme de mondialisation économique heureuse » explique Jean-Pierre Le Goff. Mais quand vient le moment de conclure, le sociologue ne peut s’empêcher de souligner avec optimisme : « le terrorisme et la crise sont autant d’épreuves du réel qui viennent frapper de plein fouet l’angélisme ambiant. Je pense que nous vivons, non pas une période décadente, mais un moment critique de l’histoire. Ayons alors une vision gaullienne qui veut que la France s’en sorte toujours par le haut ». 

 

Source : Le Figaro rubrique Opinions