Les rapports de la Chine avec l'Occident m'occupent depuis plus de quinze ans. Je viens d'y passer deux semaines, principalement à Shanghai. Je livre ici, non pas une étude structurée de la situation de cet empire, mais des réflexions de voyage.

x. w.

 

 

 

Le soleil était apparu vers onze heures du soir, heure de Paris. Sous nos ailes, nuages uniformes. Vers une heure, l'appareil entama sa descente. À perte de vue, rien. Quand l'altimètre indiqua 1200 pieds, avant que l'avion ne plongeât dans les nuages, une pointe apparut qui en perçait la couche : la tour de la Perle de l'Orient. À plus de quatre cents mètres du sol, sa flèche scintillait au-dessus des nuées cuivrées : nous survolions Shanghai, où nous devions atterrir à Pudong, sur la rive orientale du Huangpu. Un bref avis du commandant nous annonça que, contrairement au plan prévu et en raison du brouillard, nous toucherions terre à Hengqiao. On nous aviserait sur place de la marche à suivre. Nous atterrîmes à Hengqiao et attendîmes.

L'aéroport était gris, triste ; quelques avions semblaient s'y ennuyer à mourir ; on n'y devinait pas un mouvement. Je pensais que tout le trafic aéronautique de la fourmilière shanghaïenne devait se faire désormais à Pudong. Je me trompais. L'équipage quitta l'appareil ; nous nous apprêtâmes à en faire autant ; il nous fut interdit de sortir. Sans explication. Des Chinois à bord et de passagers occidentaux parlant le chinois, nous apprîmes bientôt que la douane n'était pas prête à nous accueillir à Hengqiao, que nous étions attendus à Pudong et que le débarquement se ferait à Pudong. Quand ? Dès qu'on aurait réussi à faire remonter l'équipage à bord ou qu'on aurait trouvé un autre équipage qui nous fît faire le saut de puce, de quelque trente kilomètres, qui sépare Hengqiao de Pudong. Ne pouvions-nous débarquer à Hengqiao et gagner Shanghai ? Impossible, puisque nous étions attendus à Pudong. Après une bonne heure d'attente, à neuf heures moins le quart, heure locale, nous décollions de Hengqiao pour Pudong, où nous atterrissions moins de dix minutes plus tard, débarquions et passions la douane sans autre forme de procès dans un gigantesque aéroport moderne complètement vide : Shanghai ne semble pas devoir encore grand chose aux airs. Et je pensais à ces pilotes qu'au xviiie siècle, les navires venus d'Occident devaient impérativement embarquer à l'entrée de la Rivière des Perles. Ils ne savaient rien de leur métier, risquaient de planter le navire sur les hauts-fonds, mais il était inimaginable de se passer d'eux pour gagner Canton : le règlement est censé en Chine être aveuglément appliqué, en sorte que nul n'y perde la face. Cela n'empêcha pas deux ou trois Chinoises de dire aux douaniers de Pudong les quatre vérités qu'elles n'avaient pu dire à ceux d'Hengqiao... Nous étions bien dans l'Empire du Milieu.

 

La Défense, puissance x

 

Le Huangpu, artère carotide de Shanghai, coule vers le nord et va se jeter dans le Yangzi à son embouchure. Mince affluent de quelque huit cents mètres de large pour le Jiang monstrueux ! Le franchissent deux ponts routiers ultramodernes. À toute heure du jour et de la nuit, circulent des embarcations de toute taille — depuis les jonques (sans voiles, hélas) qui évacuent les ordures de la ville, jusqu'aux pétroliers les plus imposants. Sur sa rive occidentale, Puxi et le vieux Shanghai, sur sa rive orientale, une immense zone de marais désormais largement asséchée, Pudong. Xi veut dire ouest ; dong, est, et pu, la rive. Pudong, ou Shanghai rive droite, sera Shanghai ville nouvelle : une formidable agglomération de tours qui couvrira des dizaines de kilomètres carrés, abritera des millions et des millions d'habitants.

Quand ? À l'horizon 2020, peut-être avant, peut-être après ? Ainsi, la crise financière de 1997 a-t-elle un temps ralenti la croissance de ces constructions gigantesques qui paraissent pousser comme champignons après la pluie. C'est là que se dresse la tour de la Perle de l'Orient, dont la flèche est souvent perdue dans les brumes que forment pollution et humidité. N'allez pas croire pour autant que Puxi n'est que venelles et maisons à toit cornu. Vers l'ouest à perte de vue, ce ne sont que tours aussi — La Défense, puissance x.

Il y a quelques années, les guides touristiques vous annonçaient que la cathédrale Saint-Ignace, avec ses deux flèches de cinquante-six mètres, dominait Puxi, au sud de l'ancienne concession française. Saint-Ignace existe toujours, mais elle est écrasée par son environnement urbain : pour la voir, il faut être devant. Le sanctuaire est à l'Église patriotique officielle, bien sûr. Nous y assisterions à la messe pascale : bel office chanté par mille fidèles, belle ferveur et rite post-conciliaire comme dans n'importe cathédrale d'Europe. Une goutte d'eau chrétienne dans l'océan shanghaïen, mais quelle émotion d'entendre chanter en chinois des répons que notre cerveau saisit dans le latin de notre enfance !

Nous avons traversé Pudong en voiture suivant une autoroute que rien ne borde, sinon des plantations neuves : hibiscus, lauriers, bambous, betteraves rouges. Au loin, isolés ou par lot, des tours, encore des tours, immenses... Nous avons franchi le Huangpu par le pont d'amont et nous sommes bientôt retrouvés sur le Bund, orgueilleux front de fleuve construit entre les dernières années du xixe siècle et 1930 par les " puissances ". Le style victorien ou edwardian domine ; c'est british et semble devoir le demeurer, même si le drapeau rouge aux étoiles d'or flotte partout. Derrière le Bund, du côté de Fuzhu lu, on a, ici et là, surtout à la nuit tombée, l'impression d'être à Londres.

 

En pays communiste ?

 

La vieille ville chinoise existe encore — petit quartier enserré dans Renmin lu, au sud du Bund ; la rue circulaire détermine une zone dense qui me paraît avoir un kilomètre d'est en ouest et autant du nord au sud, elle comprend le très beau Yu yuan, le jardin de Yu, des boutiques, des ruelles bordées d'habitations anciennes — elles ont tout au plus un siècle. On y trouve légumes, poissons, toutes sortes de nourritures à même le trottoir ; des brocanteurs, des ateliers à l'activité indéfinissable et tout un peuple qui vit là en plein air, y fait sécher son linge sur les fils électriques, aère sa literie, joue aux cartes, fait la sieste, bricole, mange sur le pas de sa porte — y travaille, bien sûr, sans qu'on sache à quoi. Il plane là une odeur indéfinissable, faite de transpiration humaine, d'eaux usées et de produits végétaux : herbes, ail, oignon. J'y sens vivre la Chine de mes lectures. Je crains que ce ne soit tout ce qui bientôt restera du Shanghai d'avant le IIIe Plenum du XIe Congrès du Parti communiste chinois de décembre 1978 — quand Deng Xiaoping proclama l'économie socialiste de marché. Car tel est bien le nom étonnant de la doctrine officielle de cet étrange parti unique chinois qui de communiste n'a conservé que le nom et un souci apparemment brouillon de la sauvegarde de l'intérêt commun, lequel justifie l'emploi souvent arbitraire de la carotte et du bâton. De cette ville fera-t-on une sorte d'écomusée ? Autour de Yu yuan — image parfaite des grâces d'un monde fermé, à l'opposé des perspective, ouvertes sur l'infini, des jardins à la française. Elle risque de ne plus guère " sentir " la vieille Chine, à l'image de ce que vous trouvez à Pékin, rue des antiquaires, par exemple.

Shanghai vit de l'aube à la nuit profonde. Du matin au soir, l'agitation est la même sur Nanjing lu (ex-Nanking Road). L'activité commerciale y est incessante. Les publicités les plus tapageuses occupent des façades entières ; à un jet de pierre de la place du Peuple, vous trouvez affichés sur un panneau gigantesque les cours de la bourse de Shanghai " en temps réel ". À deux cents mètres de là vers le nord, sur plusieurs kilomètres, Beijing lu, en pleine réhabilitation, offre, derrière le bambou de ses échafaudages, le plus invraisemblable bric-à-brac mécanique qu'on puisse imaginer : un vrai musée de l'outillage. On est en Chine, mais est-on en pays communiste ? Le pouvoir politique n'est présent dans les rues que par l'intermédiaire fort discret de petites patrouilles de police militaire — toujours de très jeunes garçons, tour à tour intraitables ou impuissants —, et quelques banderoles. Ce printemps, elles portaient des slogans vantant " l'instauration d'un système fiscal favorable à la paix civile, au développement du pays et à sa prospérité, au bonheur de tous ". Il faut rappeler qu'en 1984 encore, Deng Xiaoping invitait ses compatriotes qui gagnaient de l'argent à contribuer volontairement aux efforts de l'État — faute d'un système propre à collecter l'impôt. Aujourd'hui, les prélèvements fiscaux commencent à s'organiser : ils doivent recueillir quelque 13 % du pnb ! Heureux Chinois...

Heureux Chinois ? Si vous circulez en Chine, rien ne paraît des problèmes immenses qui se posent à cet empire. Il est si évidemment vivant que vous vous dites que tout — des rues défoncées aux habitations vétustes et au dénuement de certains passants — se réglera de soi avec le temps. Le temps par exemple que l'État puisse redistribuer un peu de cette prospérité qui affleure partout, au milieu des vestiges omniprésents d'une arriération évidente. On n'entre pas dans les intérieurs chinois, mais le Chinois vit volontiers dans la rue ; c'est là qu'on juge de son niveau de développement.

Impossible pourtant de négliger ce que nous devinons des intérieurs : lumière pauvre après la tombée du jour (l'électricité, c'est pour l'industrie) ; immeubles aux fenêtres sans rideaux, aux façades sales, aux halls d'entrée moins engageants que les plus sinistres de nos hlm. Et je ne dis rien des habitations traditionnelles qui demeurent par îlots et où l'on devine des logements dignes des descriptions de Lao She — quand, il y a quelques décennies, trois ou quatre générations s'entassaient sous un même toit. Mais, à la réflexion, paraît l'énormité du problème qui se pose au gouvernement de Pékin. En voici un : s'il se dresse partout d'immenses immeubles prêts bientôt à accueillir locataires et, surtout, propriétaires par milliers de milliers, comment ces millions et millions de gens qui, émergeant à peine des très difficiles âges précédents, vivent avec quelques centaines de yuans par mois, fruits souvent de mille petits métiers, pourront-ils accéder, sans heurt, à un niveau de vie qui leur permette d'intégrer des standards de vie si disproportionnés à leurs moyens ? L'État s'en soucie qui a édicté des procédures d'accession à la propriété : celles-ci, selon Mme Xie, directeur au ministère du Logement, auraient pour effet d'assainir et de stimuler le marché. " Des familles à revenu moyen peuvent désormais acquérir leur logement. " Pour les gens à petit revenu, ils continuent d'être locataires du parc d'habitations très dégradé appartenant au gouvernement . Les sociologues chinois, comme les autres, savent que la vraie misère d'une société apparaît dans l'habitat dont ses membres les plus humbles doivent se satisfaire.

 

La foule affairée des petits métiers

 

La Chine vit dans un mouvement perpétuel qui n'a rien de forcené, fidèle à ce qu'ont rapporté les voyageurs depuis près de quinze siècles. Circulation importante : voitures particulières et taxis, autobus, vélos, tricycles, autocars de tourisme et des camionnettes — pas de camions, sinon tard dans la nuit. Surtout les piétons sont partout, sur les promenades du Bund, sur les trottoirs du Bund, dans les rues adjacentes. Bien plus qu'à Pékin, on sent à Shanghai la foule chinoise ; foule affairée des petits métiers : cordonniers, cireurs de chaussures, retoucheurs, coiffeurs, réparateurs de montres, marchands d'œufs durs, de pâtés, de beignets, de brochettes, revendeurs de cartes postales, réparateurs de vélo, chiffonniers. Une femme tricotait de la layette assise à même le trottoir et la proposait aux passants ; sur le pont de Suzhou, au nord du Bund, une employée municipale, sept jours sur sept, lave la rambarde... Chalands et badauds shanghaïens vont et viennent ; les touristes chinois défilent par millions . Le tourisme populaire est bon pour l'économie nationale : il incite les Chinois à dépenser leur épargne. Car c'est une autre caractéristique des Chinois, ils gagnent peu, vivent intensément et épargnent beaucoup — quelque 40 % du pnb !

Les gens sont vêtus plutôt décemment, mais sans goût. Les vieux — surtout les vieilles femmes des milieux les plus humbles — portent encore le costume Mao — indigo ou noir. Les hommes jeunes affectionnent le costume et la cravate, même pour pousser les poubelles ou conduire un fourgon. Les femmes jeunes sont plutôt en jean et tee-shirt. Quels couples, lorsqu'ils s'appareillent ! Est-il possible que ce quadragénaire que vous voyez quitter à bicyclette le bric-à-brac de sa ruelle, sanglé dans son costume trois pièces et cravaté, sa serviette ou son ordinateur portable sur le porte-bagages, demeure longtemps dans un logement que vous imaginez insalubre ? Occupés, inoccupés, ces passants ? Toujours difficile à dire, sauf s'ils portent un ballot, une palanche ou tirent une carriole... ou si à dix heures du soir, ils repavent les trottoirs, vident les ordures ou démontent un échafaudage de bambou ! Jusqu'à la hauteur d'une dizaine d'étages, les échafaudages sont en général de bambou, les rames étant ligaturées avec de la fibre végétale — plus haut on recourt aux tubes de métal et aux écrous. Les magasins ouverts du matin au soir ne désemplissent pas, il y a des produits à tous les prix, rarement très beaux, souvent très laids — je veux dire du plus mauvais goût occidental : tout se vend. Il y a des restaurants pour toutes les bourses : de la soupe aux nouilles à quatre yuan aux cartes à cinq ou six cents yuan : tous fonctionnent et leurs horaires sont de plus en plus étendus. Les taxis circulent en tous sens, les bus sont pleins, le métro aussi, et les vélos grouillent, à l'écart en général du trafic automobile.

Spectacle des grandes avenues dans les seules mégalopoles de quelque 15 millions d'habitants — comme Shanghai et Pékin ? Prenez le train vers les provinces (les trains sont pleins et les Chinois attendent en file qu'on leur permette d'y monter) : les spectacles saisis à Shanghai se retrouvent identiques dans une ville moyenne, comme Hangzhou — 1,4 millions d'habitants ; 5,2 avec la périphérie — ou dans les artères les plus actives d'une petite ville comme Suzhou — 700 000 habitants. À Suzhou, si vous trouvez encore aisément des venelles calmes et cahoteuses où filocher à vélo le long des canaux secondaires, où des Chinois de tous âges vous regardent passer comme des curiosités exotiques, vous désignent bruyamment ou vous saluent poliment, les voies plus importantes font songer, sous leurs platanes, à celles d'une petite cité languedocienne, un jour de vide-grenier. Étalé sur les trottoirs et la chaussée, tout se vend, s'achète, s'échange avec une logique que paraît dominer la règle de Lavoisier : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Vous identifiez difficilement les produits, vous ne distinguez ni le vendeur ni le client : ils sont accroupis l'un en face de l'autre, palabrent, mâchonnent des grains de pastèques ou le mégot de leur cigarette et rien ne semble devoir se produire. Tant qu'ils n'ont rien à vous vendre, ils vous adressent au mieux un regard indifférent, s'ils pensent pouvoir vous refiler quelque chose, ils vous interpellent, avec l'insolence d'un cireur de chaussure qui juge vos pieds poussiéreux, et ne sont pas près de vous lâcher ! Dans les grands centres ou les centres des villes secondaires, c'est l'économie moderne, à l'écart c'est encore une économie traditionnelle, mais pour combien de temps ?

De ces villes qui faisaient rêver les Chinois : " Là-haut, le Ciel, ici-bas, Hangzhou et Suzhou " — et s'émerveiller encore les voyageurs au siècle dernier, il ne restera bientôt plus que quelques lieux touristiques aseptisés au milieu d'immeubles gigantesques. De Hangzhou la capitale des Song du Sud, la ville la plus grande du monde au xiiie siècle, la cité qui rappelait au Vénitien Marco Polo sa ville originelle, il ne reste rien, sinon le site naturel du lac de l'Ouest — " le plus beau cadre naturel de l'Empire " — et deux ou trois temples — dont le Lingyin Si, très fréquenté. Tout le reste, c'est n'importe quelle cité moderne dont les travaux dévorent les vieux quartiers, avec ses buildings d'affaires, ses immeubles immenses, ses larges avenues commerçantes qui débouchent, au nord, sur un cours d'eau puant : le Da Yunhe, le Canal impérial bordé, pour quelque temps encore, de taudis amphibies !

 

Course à la jouissance instantanée

 

Ces impressions ont-elles une signification ? Quand vous avez parcouru les rues de ces villes chinoises sans désemparer pendant près de deux semaines et remis dix fois vos pas dans vos traces ; quand vous avez emprunté tous les moyens de locomotion ; quand vous êtes allés jusque dans les venelles les plus étroites, que vous avez pris des repas à cinq francs au milieu de dizaines et de dizaines de Chinois, vous pouvez dire que vous avez établi, sinon un vrai contact, du moins un premier constat : sans aucun rapport avec les villages à la Potemkine que les dirigeants chinois offraient, au temps de Mao, à leurs visiteurs d'extrême gauche extasiés.

La Chine que vous voyez dans les rues des villes, celle des campagnes que vous apercevez du train et dont il y aurait beaucoup à dire : étroitesse et soin des parcelles, caractère rudimentaire des équipements aratoires : aussi peu de tracteurs que de buffles, surtout des motoculteurs et des outils traditionnels ; habitat rural majoritairement collectif, etc. — cette Chine, ce n'est pas du cinéma pour idéologues en voyage, pas du spectacle non plus pour touriste. Même si le voyageur s'étonnera de découvrir, çà et là, entre les parcelles cultivées, de petits tumulus surmontés d'un cyprès et/ou couverts d'une maison miniature : des tombes. C'est la Chine en développement, la Chine d'hommes et de femmes qui travaillent et vivent, vivent et travaillent dans des conditions qui ne sont pas celles que nous accepterions, mais qui vont parcourir en cinquante ans le chemin que nos pères et nous-mêmes aurons parcouru en un siècle ou deux. Le tout étant pour le gouvernement chinois que cette évolution sans précédent à cette échelle se déroule sans drame majeur, qui tournerait au carnage.

Il y a cinq ans, je notais pour Alain Peyrefitte : " La Chine se développe sur le fil du rasoir, un écart imprudent et c'est l'embrasement. Le Chinois est frugal, endurant au malheur. Mais, révolté, il a cette conviction que le Ciel soutient sa colère. Bien avant les rédacteurs français de la déclaration des droits de l'homme, il a acquis la certitude que la résistance à l'oppression : geming (le retrait du mandat du Ciel), est un droit inaliénable. L'avenir de la Chine est dans la lente et prudente instauration d'un État moderne, où les principales formes de solidarité seront dévolues aux noyaux naturels que sont la famille, le village, le clan et autres guangxi — réseaux d'intérêts plus ou moins licites. " Naguère tout passait par l'entreprise, bien sûr, nationale ; tout cela évolue : ainsi le gigantesque et archaïque service de médecine gratuite auquel recouraient depuis un demi-siècle les millions d'employés de la ville de Pékin a cessé d'exister.

Je poursuivais : " À l'État n'incombera que de conserver au pays son unité politique et sociale en veillant, par une politique avisée, à ce que les distorsions entre riches et pauvres ne deviennent pas des gouffres. " Et je citais le Chinois de la diaspora le plus écouté de Pékin, Lee Kuan-yew, ancien Premier ministre de Singapour : " "Si cet équilibre est maintenu, je partage l'avis de quelques éminents experts, telle la Banque mondiale, pour qui la Chine en 2020-25, dépassera les États-Unis en pnb. Les Chinois vont prendre de l'assurance ; ils veulent apprendre du reste du monde, pour la première fois depuis l'époque Tang ; ils ont soif de s'enrichir de connaissances. Ils vont changer de comportement, de mode de vie, mais, comme les Taiwanais, comme les Japonais, ils conserveront leurs valeurs fondamentales, assises sur l'éducation, le civisme, le travail, les sacrifices au profit des générations futures. Sur ce point, ils ne changeront guère, car c'est leur culture de base..." Propos optimistes, peut-être : nous autres, Occidentaux, avons eu longtemps une culture qui nous portait à investir pour l'éternité. Or, la quête du plaisir matériel dans l'instant nous l'a fait perdre de vue. Ce qui peut sauver la puissance chinoise de la tentation qui pèse si lourd sur l'Occident, c'est sa masse immense qui sera contrainte longtemps encore à une certaine frugalité. "

J'ai lu, dans China Daily en date du 16 avril, des propos similaires sous la plume d'un universitaire australien, Kai Alexander Schlevogt, pour qui " la Chine possède cinq trésors cachés : identité, patriotisme, unité, principes éthiques et vitalité. [...] L'Occident les sous-estime dans l'équation du succès en général et dans ses relations avec la Chine en particulier. Or, ces trésors invisibles vont peser lourd dans la compétition entre les nations. " Cette conviction, je voudrais la partager encore : impossible. Comment cette frugalité qui se devine dans ce qui paraît des habitations, dans la répétitivité de la nourriture, dans la vétusté des moyens de transport, et qui veut qu'on ne voie nulle part la moindre trace du gâchis qui caractérise nos sociétés développées — comment cette frugalité demeurerait-elle une vertu partagée, quand tant de monde court à la jouissance instantanée ? En 1997 l'écrivain Wang Zhixiong observait : " Résolument matérialiste, avide de consommer, la jeune génération n'a que faire de débats philosophiques. Elle préfère, selon son niveau de culture s'adonner à la lecture des penseurs américains du libéralisme économique ou des pages boursières dans les journaux ou s'abandonner aux délices du karaoké et des jeux vidéo . " Certes, je ne suis pas allé bien loin dans les campagnes. Je ne peux juger que de ce que j'ai vu dans les deux grands centres que sont Pékin, capitale impériale, Shanghai, capitale économique, et autour d'elles. La vitalité prodigieuse qui s'y déploie, avec un côté effrayant à Shanghai, lié à un gigantisme qui paraît devoir tout emporter, peut-elle s'accommoder longtemps de cette vertueuse frugalité conservatoire ?

Shanghai est une ville aux dimensions d'un continent — d'un vrai continent, pas d'un sous-continent comme l'Europe. Je n'imagine aucune des capitales de l'Europe actuelle aux dimensions du Shanghai de l'avenir dont nous avons tant de signes avant-coureurs. Londres des dockyards est petit par rapport aux rives du Huangpu aujourd'hui — et Pudong va s'étendre jusqu'à la mer, à plus de trente kilomètres à l'est du fleuve. Ce ne sera pas toute la Chine de demain, mais ce sera la vitrine de la Chine du xxie siècle, comme New York qui n'est pas tous les États-Unis, a été longtemps la vitrine de l'Amérique — à tous les sens du terme. Imagine-t-on la sobriété, la retenue volontaires dans un tel cadre ? La difficulté de la tâche du gouvernement va s'en trouver très sensiblement aggravée. Mais le pire n'est pas toujours sûr.

 

" Le gouvernement est sévère, c'est bien "

 

J'ai (trop rarement) parlé avec quelques Chinois, j'ai lu leurs journaux en langue anglaise : China Daily, Shanghai Daily, xxith Century. C'est la voix officielle de l'Empire, objectera-t-on, avec dédain. On aurait tort de n'y voir que vaine propagande. Le Chinois est encore nationaliste, on lit donc dans la presse chinoise ce que le gouvernement veut faire entendre aux Chinois, mais aussi ce que le gouvernement sait qu'aiment entendre les Chinois. Or les Chinois sont 1265 millions, selon le recensement de l'an 2000, ce qui représente une réalité psycho-politique non négligeable, même si elle n'est pas toujours soluble dans nos convictions occidentales. Les propos tenus par les particuliers ressemblent assez à ceux que l'on trouve dans les journaux ; de ceux entendus il y a deux ans à ceux recueillis dernièrement, l'évolution est mince. Mais n'est-ce pas aussi que le Chinois ne voudrait pas " se comporter en oiseau qui salit son nid " — comprenez dire du mal de la patrie ? " En Chine, tout le monde travaille, même s'il y a des problèmes de chômage à la suite des restructurations. " " Les collégiens et les étudiants travaillent beaucoup, ils sont très suivis par leurs parents, à cause de la politique de l'enfant unique ; chacun veut que son fils ou sa fille réussisse, qu'il ait un bon métier. " " Évidemment le besoin de gagner de l'argent et les enfants gâtés font que la morale disparaît chez certains, mais ce n'est pas la majorité. " " Il y a plus de crimes que par le passé, mais le gouvernement veille et il est sévère ; c'est bien. "

L'appréciation prend toute sa signification quand elle est portée alors qu'une opération Frapper fort envoie des dizaines de criminels à la mort. Exécutions en public, assez courues, paraît-il, et la balle dans la nuque est facturée à la famille. " La famille a sa part de responsabilité : si un homme sombre dans le crime, c'est que sa famille n'a pas su veiller sur lui. " Pas d'état d'âme apparent chez le Chinois qui dresse pour vous ce constat. Mais comment ne pas repenser à ce que disait le Pr Ezra Vogel, directeur du centre de recherche sur l'Asie orientale, à Harvard, lors du Colloque du xxie siècle, réuni à Pékin, en septembre 1996, autour de la question de l'avenir de la région Asie-Pacifique : " La question de la vulgarisation d'un nouveau système moral de base est peut-être l'une des plus sérieuses auxquelles la Chine est aujourd'hui confrontée. Elle est peut-être plus aiguë qu'aux États-Unis. Car une morale communautaire est indispensable à la création d'une harmonie civique, face à la puissante pression du seul intérêt personnel, symbolisé par la course à l'argent qu'a déclenchée l'instauration de l'économie de marché. "

J'ai eu droit à un petit couplet sur l'amitié franco-chinoise que justifie cette formule : " Le général de Gaulle a reconnu le régime le premier, il y a longtemps ", me dit mon interlocuteur qui n'était pas né en janvier 1964. Ce mot encore au sujet des Américains : " Le peuple américain est l'ami du peuple chinois ; mais ce sont les capitalistes américains et les dirigeants américains qui, pour des raisons de politique intérieure américaine, cherchent parfois des querelles à la Chine. La Chine est l'amie de tous les peuples. " À l'époque où un avion espion américain est retenu à Hainan, alors que son équipage est renvoyé dans ses foyers, cela revêt un indiscutable caractère d'actualité. Mais, il y a trente ans, Peyrefitte en témoigne, Zhou Enlai ne disait pas autre chose. Combien de temps la fierté nationale sera-t-elle encore ciment national ?

 

L'avion espion américain

 

Début avril 2001, la question de l'avion espion américain heurté en vol par un chasseur chinois (qui est détruit) et contraint d'atterrir à Hainan, est à la une des journaux. La Chine est scandalisée, mais garde son sang-froid, fait la morale à l'Oncle Sam, exige des " excuses ", obtient des " regrets ", puis de " vifs regrets ". Le pouvoir chinois a toujours été un " grand enseignant " — bien avant Mao ; lisez les édits impériaux : des leçons répétitives... La presse explique donc, sous l'autorité d'un lettré (un philologue de l'université de Pékin), la différence qui existe entre regrets et excuses : regrets, c'est yihan, tout à fait insuffisant ; Pékin exige de formelles excuses : zhengshi daoqian. Et le journal d'insister sur le fait que " regret ", ou yihan, est " un mot bien trop équivoque ou flexible pour une affaire si grave ; qu'il peut aussi bien signifier que celui qui en use éprouve une gêne réelle d'avoir causé tort à autrui, comme il peut ne rien traduire de tel ". La tradition confucéenne veut que l'on use du mot juste. Lors de l'ambassade britannique de 1793, il avait fallu expliquer à Macartney toute la différence qui existait entre ce que lui-même pensait être : un envoyé du roi son maître : qinchai, et ce qu'il était aux yeux de Sa Majesté impériale : gongshi, un porteur de tribut ! Quand le " sorry " américain, du secrétaire d'État Powell, devient, dans une lettre de l'ambassadeur Us à Pékin, " very sorry ", la concession fait la une : " On est passé de l'arrogance et de l'agressivité au "regret", puis au "grand regret" ; c'est un pas en avant dans le règlement du conflit. "

En pages intérieures, l'assaut continue. Une caricature montre Uncle Sam sur les bancs d'une classe maternelle apprenant à lire : I apologise. Un éditorialiste se demande " comment les Américains, s'ils ne sont pas capables d'endosser la responsabilité de leurs actes, peuvent prétendre être une "superpuissance" ". Les photos se multiplient du " héros " disparu, de son épouse hospitalisée sous le coup de la douleur. Quand l'équipage Us est libéré, s'envole vers Guam, c'est " pour un pur motif humanitaire ". Mais le Premier ministre Zhu, qui en profite pour déplorer la faiblesse de l'Onu et affirmer qu'elle doit être réformée afin de remplir son rôle, assure : " L'incident n'est pas clos et toute la responsabilité en incombe à la partie américaine qui a violé les lois internationales au détriment de la sécurité chinoise . " Mots en l'air ? Vaine agitation, ou, comme on dit en chinois : " attitude de poule qui couve " ?

Pas vraiment, car la Chine n'est pas seule. Voyez les soutiens étrangers — éditoriaux, courriers de lecteurs arrivés par e-mail : " Le gouvernement Us a tout intérêt à apprendre l'humilité ", affirme un quotidien de Dar Es-Salaam. " Est-ce que la lettre contenant l'expression "very sorry" n'a pas suffi à la libération de son équipage ? " Nabih Berri, président de l'Assemblée nationale libanaise, le rappelle : " Au xxie siècle, la Chine est le seul pays qui puisse dire "non" aux États-Unis. C'est aussi le seul pays qui puisse rappeler aux États-Unis que la dignité nationale n'est pas un vain mot. Le gouvernement chinois a agi pour la sauvegarde de sa dignité, nous ne pouvons que soutenir son action. " Thème voisin dans le Chaiwat Kamchu, quotidien des Émirats arabes unis, cité aussi : " Le monde arabe a une leçon à tirer du comportement de la Chine dans l'affaire de l'avion espion : comment résister à l'arrogance américaine. " La Tanzanie, le Liban, les Émirats ? Les Chinois ne savent pas où ils se trouvent, mais autant que l'opinion chinoise peut s'intéresser à la question, voilà des déclarations qui doivent la satisfaire !

Autant, dis-je, que l'opinion s'y intéresse... Il y a deux mille cinq cents ans qu'on lui répète : " Qui n'occupe pas une place au gouvernement, n'en discute pas les décisions. " Tel principe justifie d'enseigner inlassablement les Cent familles — le peuple — pour éviter qu'elles s'impatientent. Tâche accomplie par la presse. " Bush peut avoir envie de revenir à la guerre froide, pour mieux servir les intérêts des groupes industriels et militaristes qui ont soutenu sa candidature. Mais le reste du monde attend tout autre chose de l'avenir que l'arrogante hégémonie du gouvernement Us, superpuissance de la terreur et de l'intimidation. Espérons que Bush l'entendra. " Dénonciation d'autant plus opportune que dans la perspective de la conférence de l'Apec — Asia Pacific Economic Co-operation — qui doit se tenir à Shanghai en octobre 2001, le président Jiang Zemin fait une tournée — présentée comme triomphale — en Amérique latine et que les journaux insistent sur la nécessité pour les Chinois de développer leurs contacts avec les Latinos, en vue de créer les conditions d'un harmonieux développement du monde désormais décloisonné et toujours multipolaire. Rengaine.

La Chine développe également ses liens avec l'Asean ; un important séminaire s'est tenu en avril à Shenzhen, en vue d'un renforcement de la coopération technologique entre la Chine et les pays de l'Association des nations du Sud-Est asiatique. La Chine est une puissance mondiale en devenir, elle est pour l'heure et avant tout une puissance régionale sur laquelle ses voisins doivent pouvoir compter... À nouveau, je renvoie au Colloque du xxie Siècle, de 1996, où Shen Qurong, président de l'Institut chinois des relations internationales contemporaines, affirmait au nom de son gouvernement et sous les applaudissements de ses hôtes asiatiques : " Les structures de la paix en Asie, dans les décennies à venir, sont la stabilité interne des parties concernées, leur commune volonté de préserver la paix internationale, leur refus de toute forme d'hégémonie. [...] Nos pays seront confrontés à trois problématiques qu'il leur faudra maîtriser : les données traditionnelles de la real politic ; un monde toujours plus interdépendant ; l'univers encore largement inexploré de la révolution de l'information. " Savoir, faire savoir, au-dehors, au mieux de ses intérêts : c'est, dans la longue perspective, assez " autiste ", de l'histoire chinoise, un authentique Grand bond en avant !

 

Une dialectique tout occidentale

 

Ce qui frappe, c'est que la presse chinoise s'emploie avec une dialectique tout occidentale à avoir réponse à tout. Pollution ? La Chine se soucie de la protection des espèces animales menacées, de la montée du niveau de la mer, et affuble la caricature d'Uncle Sam d'un haut-de-forme crachant fumée noire. Tibet ? La visite du Dalaï lama à Taiwan est présentée comme un dangereux encouragement aux séparatistes de l'île qui mettent en péril la paix de la région . " Complices des forces occidentales hostiles qui prétendent démembrer la Chine et sous couvert de prétendus droits de l'homme, les autorités de Taiwan, qui apportent également leur soutien à la secte Falungong, tendent à former, avec les forces "pour l'indépendance du Tibet", une alliance contre le Continent. " Dynamitage des bouddhas afghans ? Pékin dépense les yuan par millions pour la sauvegarde du bouddha géant de Leshan, au Sichuan. Olympiades de 2008 ? Pékin reçoit les Universiades et cet été, George Killian, ancien membre du Cio et président de la Fédération internationale des sports universitaires se félicite de la qualité des préparatifs et promet son soutien (moral) à la candidature pékinoise pour les Olympiades ...

À Genève, les Américains cherchent des noises à la Chine à propos des droits de l'homme . Pékin publie un " livre blanc " — le cinquième en quinze ans. Y sont évoqués les progrès effectués en matière d'hygiène, d'éducation, d'aide aux handicapés (60 millions de personnes). L'Unicef en donne acte. " Tout ce que fait la Chine par elle-même et avec le concours régional de l'Unicef contribue à défendre la cause des enfants et de la jeunesse partout ailleurs. "

Depuis 1995, ce sont 15 millions d'enfants mal nourris qu'on a fait manger décemment ; 32 millions d'écoliers de plus ; 42 millions d'adultes illettrés initiés à la lecture et à l'écriture ; 240 millions de nouveaux foyers qui reçoivent une eau vraiment potable ; et 120 millions de familles supplémentaires à utiliser désormais du sel marin. La poliomyélite est en voie d'éradication ; des progrès sensibles ont été faits dans la prévention du Sida (il y a dix ans, la Chine niait le problème), dans la lutte contre la mortalité des femmes en couches et la mortalité néonatale. Chine et Unicef viennent de signer un nouveau plan quinquennal visant à accentuer la lutte contre le Sida, la défense des droits des enfants, des femmes, des populations migrantes, jusque dans les régions rurales les plus éloignées. Avec l'objectif, notamment, de scolariser tous les enfants. " Dans la région, souligne le porte-parole de l'Unicef, la Chine est en pointe dans la défense du droit des filles à recevoir une éducation. "

L'Occident a inventé la notion de crimes contre l'humanité ? La Chine demande aux Américains si ce genre de méfait ne commence pas avec la répression raciste des émeutes de Cincinati ou la violation de son espace national ; et elle exige du Japon, avec qui elle connaît un grave litige économique, qu'il cesse de minimiser, dans ses manuels scolaires, les crimes dont il s'est rendu coupable entre 1937 et 1945. La position de Pékin est invariable. En témoigne ce propos, en 1996, de Fan Guoxiang, ambassadeur de la Chine auprès des Nations unies : " Les droits de l'homme sont un principe universel, mais si nous voulons qu'ils se développent à travers le monde comme le stipule la charte des Nations unies, il convient de respecter les caractéristiques de nos différentes sociétés et leur fond culturel. Certaines gens traitent de la question des droits de l'homme d'après des données abstraites et partiales, fondées sur leur seule conception de l'homme ; ils font bon marché de la conception que s'en font les autres pays. Pis : certaines nations excipent des "principes universels" énoncés par des organismes internationaux, pour imposer aux autres des vues qui ne sont pas les leurs, et qu'eux-mêmes n'appliquent pas nécessairement chez eux. [...] Le monde n'est ni unipolaire ni bipolaire. Il est multipolaire et nous ne voulons pas d'un prétendu pouvoir politique qui se revêtirait du manteau des droits de l'homme. "

La presse chinoise a un discours économique d'une surprenante profusion, elle multiplie chiffres et pronostics . Les rentrées fiscales ont augmenté de 29 % pour le premier trimestre 2001 : on parle de résultat historique, après une augmentation de 16,9 % pour l'année 2000. Toutefois il ne faut pas se dissimuler la vérité ; les chiffres de mars 2001 sont moins bons que ceux de janvier et février, en raison de la situation mondiale : la récession menace. Il est donc raisonnable de prévoir un ralentissement des rentrées fiscales (+ 10,3 % prévus pour 2001) et de l'économie, après les croissances de 7,8 %, pour 1998, 7,1 % pour 1999, 8 % pour 2000. Toutefois observe China Daily, la Chine " a moins à redouter que d'autres une dégradation de la situation économique internationale, dans la mesure où son économie repose essentiellement sur la demande intérieure ". D'ailleurs, le gouvernement n'abandonnera pas la machine économique aux seules fluctuations mondiales ; il interviendra, débloquera des fonds — on peut d'ailleurs estimer que " 20 % de la croissance des dernières années sont à portés au crédit de sa politique volontariste ". On reproche à la Chine les innombrables contrefaçons dont elle est responsable ? La presse officielle est la première à proclamer que la protection de la propriété économique est capitale pour le développement des entreprises et à multiplier les propos sur les bienfaits de la mise en place d'une administration fiscale.

La Chine est entrée sans fracas dans l'ère spatiale. Elle a ses satellites, ses fusées. Elle a fait un premier essai, à vide, d'une cabine habitable qui rappelle les premiers engins soviétiques et américains des années 1960, mais, vaille que vaille, il y aura bientôt un Chinois dans l'espace à bord d'un navire chinois. Dans une perspective plus immédiatement pratique, la Chine à mis en place un réseau de navigation spatiale qui a la particularité de n'exiger que deux satellites : ceux-ci ont été lancés en octobre et en décembre 2000 et placés en orbite géostationnaire. Cette fixité apparente dans le ciel leur a valu le joli nom de beidou, " étoile polaire " — tout un symbole, quand on sait qu'Étoile polaire était un des titres donnés à l'Empereur, autour duquel le monde était censé tourner. Ce réseau limité au strict minimum est destiné à améliorer notamment la circulation des moyens de transports chinois : un gps national qui doit permettre d'améliorer, entre autres, la cadence de la circulation des trains. Ce qui, entre nous soit dit, n'est pas un luxe sur grande distance : il faut des dizaines d'heures (et on ne peu guère être plus précis) pour relier Pékin à Chongqing, à Kunming ou à Urumqi !

 

" Ne pas laisser mariner les Chinois dans leur jus "

 

Rien de cela ne doit être pris pour argent comptant. Toutes ces informations émanent de Xinhua, qu'Alain Peyrefitte, peu suspect d'hostilité à la Chine, disait aussi peu fiable que Tass. Mais c'est l'image que la Chine de 2001 entend donner d'elle-même, au-dedans et au-dehors. Il faut y voir une preuve de plus de l'entrée de la Chine dans le concert des nations ; en concevoir qu'émerge un partenaire gigantesque, dynamique, encore fragile et, de ce fait même, pour longtemps sans doute des plus déroutants. Répondre à cette apparition est affaire de courage, de tolérance et d'imagination — de dialogue. De Gaulle disait, en 1964, au moment de reconnaître la République populaire de Chine : " Il ne faut pas laisser mariner les Chinois dans leur jus ; ils vont devenir fous. " Ce dialogue est indispensable. Mais pas d'arrogance, surtout moralisatrice. La leçon est surtout pour nous Européens, qu'elle aperçoit à l'autre bout de l'Asie comme une poignée de " Royaumes combattants " . En 1795, au lendemain de l'échec de la première mission diplomatique britannique à Pékin, un exalté, le révérend William Winterbotham faisait la remarque au gouvernement de Sa Gracieuse Majesté, qu'on ne devait pas traiter la Chine comme on le ferait d'un roitelet des mers australes. On ne l'écouta pas : il était en prison pour soutien subversif à... la Révolution française.

On sait ce qui advint dans les décennies qui suivirent, et les crimes commis contre l'Empire, ses richesses et ses populations. La Chine n'en a rien oubliés. " Celui qui est droit l'est en toute circonstance, celui qui est retors, l'est en toute circonstance. " La mémoire est un atout dans la guerre psychologique — surtout contre qui multiplie spontanément repentance sur repentance. À bon entendeur, salut !

 

x. w.

 

 

 

 

 

Post scriptum

Questions en suspens

 

Cet article a été rédigé en mai, il paraît cet automne. Une brève mise à jour s'impose en cette fin d'été. Où en est-on avec l'avion espion ? Qu'en est-il de la situation économique ? Quid de l'attribution à Pékin de l'organisation des J.O. de 2008 ?

 

L'avion, d'abord. Il est toujours à Hainan et les Chinois ont demandé aux Américains une indemnité pour l'ensemble de l'affaire. La Chambre des Représentants a rejeté la requête, début juillet. Le ministère chinois des Affaires étrangères estime qu'il y a dans ce vote " une tentative destinée à gêner l'amélioration des relations sino-américaines ". Le jeu continue, les Chinois ont le temps.

Au plan économique, alors que les négociations sur l'adhésion de la Chine à l'Omc ont repris, que les pays de l'Asean réunis à Hanoi déplorent le ralentissement de l'économie américaine qui pénalise lourdement leurs exportations, la Chine, dont les chiffres du premier semestre marquent le léger fléchissement annoncé par Zhu Rongji, affiche une croissance de 7,9 % pour le premier semestre 2001, attend 7,8 % pour le second, connaît une croissance 1/ de sa consommation intérieure de l'ordre de 10 % (11,6 en ville ; 8,2 dans les campagnes) ; 2/ de ses exportations de l'ordre de 11 %, malgré un petit tassement en juin. Surtout l'investissement étranger afflue : + 20 % depuis janvier, à quoi il convient d'ajouter les promesses d'investissements enregistrées, en hausse de 38 %, qui paraissent avoir anticipé la désignation de Pékin pour accueillir les J.O. de 2008. Si c'est grâce à son marché intérieur que la Chine fait face aux troubles extérieurs, de prime abord, le capital international a confiance en sa stabilité.

Les J. O. ? Fallait-il confier cette manifestation planétaire de " fraternité humaine " à l'une des dernières " dictatures communistes " de l'histoire ? À lire les titres des journaux au matin du 14 juillet dernier, il semblait que non. " L'argent médaille d'or ", " Pékin, malgré tout ", etc., la France a eu mal à son orgueil. Beaucoup ont déguisé leur fierté offensée en morale outragée. Ce " malgré tout " réprobateur recouvrait le sort réputé misérable réservé aux Chinois par la dictature communiste, sa répression, sa corruption et autres crapuleries. On avait pourtant mis le monde en garde, fait donner contre Pékin les dissidents qui jugeaient " catastrophique " l'attribution des jeux à la Chine et allaient jusqu'à rappeler la honte des jeux de 1936 à Berlin. Excessif, dérisoire. Plutôt que de prêter une oreille complaisante à ces particuliers dont le crédit ne devrait pas dépasser celui d'un maoïste français des années 1960 condamnant la république gaullienne, j'inviterai le lecteur à se tourner, non vers ma trop courte expérience de la Chine, mais vers les constatations faites par l'Unicef. En outre, les J.O. à Pékin seront un bon moyen de faire comprendre aux Occidentaux universalistes comme aux Chinois sinocentristes, que nos différentes civilisations en constante évolution obéissent à des priorités diverses, fonction de leur histoire, de leur géographie, de leur morale, de leurs ressources...Vous avez dit droits de l'homme ? Si les gouvernants chinois s'entêtent à dire leur relativité, d'autres Chinois le montrent — à nos dépens à nous Français. Ainsi les dirigeants de la Région administrative spéciale de Hongkong s'inquiètent-ils de ce que Pékin, pour lutter contre Falungon, veuille prendre modèle sur la France en matière de loi anti-secte. Pour eux, une telle mesure mettrait en péril la liberté religieuse dans son ensemble, alors même que la constitution chinoise la garantit ; elle serait attentatoire aux droits de l'homme !

Jiang Zemin, le troisième empereur rouge, après Mao et Deng, aborde la dernière année de son règne et devrait être remplacé à l'automne 2002 ; il laissera un empire plus prospère qu'à son avènement. Plus paisible ? Je n'en jurerais pas. Se profile la quatrième génération des communistes chinois. Il est recommandé de retenir le nom de Hu Jintao, un " jeune ", qui aura soixante ans l'an prochain ; vice-président de la République et de la Commission militaire centrale, il est la dernière créature de Deng Xiaoping... Ceci dit, qui sera le quatrième empereur de la dynastie Hong — je veux dire " Rouge " ? Je ne sais. Les successions impériales ont toujours donné lieu à incertitudes et spéculations. Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'il s'agit de confirmer une dynastie neuve qui, après quarante ans de troubles et sous un jour différent, fait suite à celle des Qing, renversée en 1911. Ni élective ni héréditaire, elle est oligarchique. Son tianming — le mandat du Ciel qui la rend légitime et supportable, elle le tient de la libération de 1949 et de la victoire remportée par les communistes contre les étrangers [les Puissances et pas seulement l'envahisseur japonais] et contre leurs derniers " valets " du Guomindang. Voilà pourquoi le gouvernement chinois parle et continuera à parler de communisme , pourquoi le portrait de Mao indéfiniment jeune continuera à orner la place Tiananmen, cœur de Pékin, de l'Empire et pour beaucoup de Chinois cœur du cosmos. Cesser de parler de communisme et de se réclamer de la libération, changer de termes et de mythes, ce serait à court terme geming : être privé du mandat du Ciel, et occasionner à coup sûr l'embrasement du pays que tiraillent en tous sens les ambitions et les déséquilibres économiques.

 

X.W.
. Logements à quelques dizaines de yuans par mois. 1 yuan, en 1999 = 0,70 FF ; en 2001, 1 yuan = 0 ,90 FF, suite à la baisse de l'euro.

. Il y a eu en 1998 72 millions de touristes chinois à Shanghai, pour 1,2 millions d'étrangers. Un touriste étranger dépense en moyenne 6 fois plus qu'un touriste chinois.

. Wang Zhixiong, Chine : la démocratie ou le chaos ? Paris, Bleu de Chine, 1997, p. 122.

. Fin avril, à mon retour, Chine et États-Unis étaient d'accord pour se revoir. Mais Washington voulait au préalable la restitution de son avion et Pékin exigeait l'arrêt des vols de reconnaissance au large de ses côtes. À la mi-mai, la tension était toujours vive, annonçait le Figaro, et l'avion espion toujours en Chine. On apprenait aussi que M. Clinton, libéré de ses obligations politiciennes, recommandait à son successeur de considérer la Chine somme un " partenaire ", non comme un " adversaire ".

. Ce qui n'empêche pas Taiwan d'être le premier investisseur extérieur au Continent et le Vice-président du Guomindang taiwanais, plutôt unioniste, de faire une visite à Pékin, en vue de l'établissement (à quelle échéance ?) d'un marché commun entre les deux rives du détroit...

. Cf. la mise à jour de l'auteur en fin d'article (Ndlr).

. On sait que depuis lors les États-Unis ont perdu leur siège à la commission des droits de l'homme à Genève.

. J'ai soumis ces chiffres à Serge Bésanger, expert auprès de l'OMC et du FMI, qui les confirme.

. Nom donné à la période troublée qui, entre 480 et 221 av. J.-C., précède l'unification de l'Empire, par Qinshihuangdi.

. Cf. Églises d'Asie, n° 335, 16 juillet 2001.

. Cela devrait être facile à comprendre dans notre pays où on se jette encore à la tête la Résistance et Vichy et où on érige une statue à de Gaulle sur les Champs-Élysées !