Il ne cesse de surprendre sur le temps et même sur l'espace. Les réformes de Nicolas Sarkozy marcheront sur la durée, les Français n'ayant pas le choix, même s'il était peut-être mieux fait pour être président d'une Europe responsable et réveillée que d'une France, tout de même en train de se débarrasser de ses oripeaux socialistes, de son social-corporatisme et de sa culture de l'aigreur.

Mais au niveau de l'Europe ? Nous nous étions habitués à la voir méprisée par les Américains et les néocons, depuis peu calmés par leur faillite financière et l'obamania qu'ils ont déclenchée par leurs mauvaises manières, non pas en France ou en Chine, mais en Ohio ou au Colorado... Nous nous étions habitués à n'avoir qu'une Europe bureaucratique, distribuant prébendes et des subventions aux quatre coins de son petit cap de l'Asie, et compliquant à souhait notre vie quotidienne.
Or cet été, Nicolas Sarkozy, à qui l'on a tout reproché, moi le premier — ramage, plumage, style de vie, ray-ban, gourmettes, pillage du PS, j'en passe et des meilleures — a montré qu'il était homme d'État, à la hauteur des circonstances. Je l'ai même entendu comparé à Bismarck. Mais n'allons pas si vite en besogne.
Pourtant c'est bien Bismarck, l'unificateur de l'Allemagne, qui avait compris avant De Gaulle, qu'on ne ferait l'Europe que de l'Atlantique à l'Oural, et qu'il faudrait ménager les susceptibilités de l'ours russe. Ce qui suppose une Europe forte, et ouverte. Or Sarkozy a retrouvé le sens de l'Europe : elle n'est plus un château d'une trentaine de cartes brouillées, manipulées par un centre bureaucratique irresponsable, mais si elle le veut, une entité réelle capable de remplacer les USA quand ceux-ci, pas encore réveillés de leur post-binge, comme dit Friedman, se rendront compte qu'ils ne doivent plus jouer aux faux riches ou aux gendarmes butors aux frais de la planète entière.
Aujourd'hui, l'ours russe humilié sous Eltsine et les oligarques apatrides, peut trouver sa place dans notre espace continental, à la fois sur le plan économique et culturel, si l'Europe est-elle-même. Il serait fâcheux que la Tchéquie, cette Irlande de l'Europe centrale si méfiante à l'égard du centralisme bruxellois, ne saisisse pas l'opportunité pour rebondir positivement sur les initiatives du président français, cet été et cet automne.

Une Europe "pour"

Le plus fort, chez Sarkozy, c'est qu'il ne fait ni ne conçoit pas une Europe contre le reste du monde. Au contraire : il s'est fait élire sur une image courageusement pro-américaine et pro-israélienne, qui rompait avec quarante de dissidence française à ce sujet. Dans le même temps, contrairement à ce que l'on nous dit, l'opinion française n'est plus aussi hostile qu'avant aux USA ou à Israël. Le déclin de la gauche dure et de la droite nationale en témoignent.
Et tout en nous rapprochant de l'Amérique et d'Israël, Sarkozy visite la Syrie, reçoit Khadafi, et veut édifier un grand espace méditerranéen. Il a tout à fait raison, agissant d'ailleurs comme Berlusconi à qui on le compare souvent : il ne s'agit pas de créer une Europe unie, volontaire et motivée contre , mais pour . Et il vaut mieux que l'Ukraine fasse partie de l'Europe avec la Russie que de l'OTAN contre la Russie. Il vaut mieux que nous ayons de bonnes relations avec le Maghreb que contre le monde arabe, qui se transforme bien plus vite que ne le pensent les islamophobes de tout poil.
Je ne sais pas comment cela finira. Nicolas Sarkozy remettra dans un mois la présidence européenne à la Tchéquie, petit État imprévisible, capable du meilleur et du pire (qui n'avait vu venir l'indépendance slovaque). Le président français est aussi jalousé, à l'évidence, par Angela Merkel et par beaucoup d'autres qui méprisaient la France chiraquienne et voyaient dans ses interventions métapolitiques une gesticulation bling-bling. Mais parions que si les Tchèques ne saisissent pas l'occasion pour transformer l'essai sarkozien en enracinant l'Europe dans ses fondamentaux, celle-ci devra prendre, avec Sarkozy à sa tête, de tout autres mesures pour s'affirmer sur le champ international. À l'aube du monde post-américain, il est temps que nous y mettions.
Un politique paradoxal : voilà ce qu'est Sarkozy, et c'est pourquoi il est trop tôt pour enfermer le personnage dans des analyses définitives. On pourrait dire aussi oxymorique : tout comme Hugo parle de soleil noir, il a imposé l'idée de laïcité positive. Comme disait Spengler dans Années décisives, ce qui importe dans une race (il parlait des Prussiens : nous parlons de l'Europe), ce n'est pas sa pureté, c'est son élan créateur.

 

 

 

 

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