Merci, Jean-Paul
Article rédigé par Michel Gitton*, le 04 avril 2005

D'autres feront le bilan de ces vingt-sept ans d'un pontificat époustouflant, d'autres diront le voyageur infatigable, le maître spirituel, le guide charismatique, l'amoureux de la Vierge Marie, le découvreur des gisements insoupçonnés de la sainteté dans l'Eglise.

 

D'autres parleront de son engagement œcuménique, de ses ouvertures sans précédent vis-à-vis des religions non chrétiennes, de sa compréhension renouvelée des droits de l'homme, de son sens du mystère d'Israël. D'autres encore feront le point sur l'enseignement immense qu'il nous laisse, ou ils évoqueront son sens de l'homme, son attention à la féminité, son contact avec les jeunes, sa tendresse pour les pauvres et les souffrants etc., etc.

Dans ce concert, je voudrais juste émettre une toute petite voix pour dire bravo et merci à Jean-Paul II pour sa "sortie".

Elle n'est pas évidente quand on est pape et surtout quand on est ce pape-là. On ne choisit pas l'heure et les circonstances, d'habitude. Jusque là (à une exception près), seule la mort était venue délivrer le dépositaire du fardeau du poids écrasant mis sur ses épaules. Et comme il dut, lui Karol Wojtyla, avoir la tentation d'une "belle fin", d'un départ en beauté, d'une démission à la Charles-Quint, lorsqu'il était encore fort et admiré des foules ! Durer jusqu'à l'heure de Dieu, c'était courir beaucoup de risques, celui de la déchéance de plus en plus visible, celui du soupçon de vouloir se maintenir coûte que coûte au-delà du raisonnable, celui (qui sait ?) d'une fin imposée par l'entourage... Mais il a tenu et il a bien fait : il a révélé par là même l'essence de la fonction dont il était chargé et qui n'est pas d'administrer un appareil d'État, mais de rendre présent le Ressuscité à son Église.

Et c'est bien ce qui est arrivé : revêtu d'une force paradoxale, en dépit de sa faiblesse grandissante, il a réalisé (au prix de quels efforts ?) un programme incroyable, mené de bout en bout le Jubilé de l'an 2000, accompagné les JMJ de Paris, Rome et Toronto, présidés des canonisations et béatifications décisives (le Padre Pio, Mère Térésa,...), visité la Grèce réfractaire et finalement conquise, donné trente nouveaux cardinaux à l'Église, etc.

Surtout, il a eu le temps de recentrer son œuvre sur l'essentiel, le spirituel : année du Rosaire, année de l'Eucharistie, qu'il nous laisse en testament. Quelle leçon !

Un jour Jean-Paul avait demandé à un ses visiteurs : "Ça vous parait très malin, cette règle de la démission à soixante-quinze ans pour les évêques ?" Il laissait assez voir qu'il ne se sentait pas toujours lié par cette règle, quand il s'agissait d'un siège important. La pratique séculaire de l'Église est celle d'une paternité qu'on ne dépose pas pour raison d'âge. À exiger des pasteurs qu'ils obéissent aux principes de rotation et de retraite qui ont cours dans les administrations ou à l'armée, on les transforme en fonctionnaires plus soucieux de leur avancement que de se donner pour le peuple qui leur est confié. Il est important qu'au plus haut niveau, ce principe n'aie pas joué et que Dieu seul aie disposé de son serviteur.

On rendra grâce aussi pour les organes centraux de l'Église qui ont malgré tout bien entouré le Pape jusqu'au bout, lui ont facilité la tâche, et qui surtout ont refusé de se laisser gagner par la panique. La franchise avec laquelle fut présenté le déclin des derniers temps a touché plus d'un observateur.

Il ne manquera sans doute pas de journalistes pour parler de conflits de pouvoir, et de bataille de chefs, etc., mais on se dit que dans n'importe quel corps constitué une telle fin aurait sans doute entraîné bien plus de trouble et de division. Quand on sait quelles forces de désagrégation menacent l'Église aujourd'hui comme hier, on se dit que le Pape a eu une sérieuse de dose de confiance en la Providence pour ne pas brusquer les choses, confiance dans les hommes d'Église aussi et dans la masse des fidèles, malgré les faiblesses qu'il connaissait bien. Merci, Jean-Paul.

*Michel Gitton est le recteur de la basilique Saint-Quiriace de Provins.

© Article à paraître dans France Catholique n° 2971, 8 avril 2005 – www.france-catholique.fr

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