Benoît XVI, l'intégrisme et l'œcuménisme
Article rédigé par Jean Marensin, le 05 septembre 2008

Deux mois avant la visite de Benoît XVI en France, le chroniqueur religieux du journal Le Monde, dans un article intitulé Le pape Benoît XVI et ses intégristes [1], mettait en garde à mots couverts...

Deux mois avant la visite de Benoît XVI en France, le chroniqueur religieux du journal Le Monde, dans un article intitulé Le pape Benoît XVI et ses intégristes [1], mettait en garde à mots couverts le successeur de Pierre contre la tentation de trop concéder aux partisans de la messe traditionnelle en vue de les réintégrer pleinement dans la communion de l'Église.

Un accord avec eux serait selon lui le triomphe posthume de Mgr Lefebvre , la victoire de ses partisans dans la guerre d'usure qu'ils mènent depuis trente ans contre le Concile.

Bien que le sectarisme d'Écône rende encore un accord définitif difficile, Henri Tincq ne souhaite apparemment pas que de nouvelles concessions, comme par exemple la reconnaissance d'un statut de prélature nullius indépendante des évêques, analogue à celui des jésuites ou de l'Opus Dei, leur soient faites. Une crainte qui reflète sans doute celle de l'épiscopat, réticent depuis l'origine de l'Église devant les structures parallèles [2].

Mais plus que ces concessions elles-mêmes, notre chroniqueur semble craindre surtout le principe même d'un accord : un accord qui, selon lui invaliderait le cap fixé il y a quarante ans, remettrait en cause les acquis non point sociaux mais ecclésiaux de toutes ces années qui ont suivi le concile de Vatican II.

Ne reculant devant aucun schéma facile, il voit dans la perspective d'un tel accord le risque d'un retour à une Église autoritaire et fermée .

La liturgie, dit-il, est toujours l'expression d'une foi et elle ne peut être dissociée de la doctrine : formule brillante (la forme ne se sépare pas du fond, etc.) mais contestable : les prêtres de la Résistance, les missionnaires des années cinquante poussant à la décolonisation, qui célébraient selon le rite de saint Pie V, étaient-ils des obscurantistes fermés au monde ? Qui a d'ailleurs jamais dit que l'Église avait, avec la réforme liturgique, changé de doctrine ?

Des deux côtés, un même repli sectaire

Que propose donc le chroniqueur ? Rien, sinon qu'on ne fasse aucune concession aux tradis , qu'on les laisse mariner dans leur marginalité — une marginalité pourtant toute relative puisqu'ils représentent aujourd'hui près de 10 % des vocations sacerdotales en France. Bien que cela ne soit pas dit explicitement, il propose qu'on les laisse dépérir. Alors même que, par une autocritique à peine voilée, il reconnaît dans le même article que ces groupes représentent plus qu' un folklore désuet voué aux poubelles de l'histoire . Alors même que tout esprit lucide se demandera si l'Église officielle ne risque pas de dépérir aussi vite qu'eux.

Dans cette attitude un peu courte, on ne manquera pas de reconnaître, au moins autant que celle de l'auteur, l'opinion de cette partie de l'épiscopat français qui traîne aujourd'hui obstinément les pieds pour appliquer le motu proprio de juillet 2007. Une attitude qui reflète bien cette autre forme de repli que représente la vie d'une paroisse moyenne, moyennement conciliaire, moyennement dynamique où, au travers du ronron des œuvres, du zèle des laïcs engagés , les nouvelles pratiques pastorales ont développé un esprit communautaire où le souci de l'unité se confond trop souvent avec le rejet de toute dissidence au modèle sociologique imposé, où l'autocélébration d'une assemblée supposée chaude et fraternelle se substitue à la nécessaire conscience d'appartenir à une Église à la fois universelle et transhistorique, où l'on est pour faire bref plus catho (avec toutes les limites sociologiques que porte ce mot ) que catholique. Ceux -là se croient ouverts et refusent les tradis supposés fermés. Concédons que ces derniers le sont en effet, mais est-ce par l'ostracisme qu'on les fera évoluer ? Et qui ne voit dans le mépris des supposés conciliaires un autre forme de sectarisme ? Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère. Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? (Mt 7, 3).

Une ouverture incomprise

Ce que ne savent pas ces catholiques conciliaires qui, à la différence des traditionnalistes, portent haut la conscience d'être, eux, ouverts au monde , c'est à quel point les gens du dehors , agnostiques ou mal croyants, peu familiers en tous cas des sacristies (ce qu'assurément H. Tincq n'est pas) trouvent ridicule qu'une institution aujourd'hui menacée dans sa survie (si on se réfère aux indicateurs chiffrés : effectif de prêtres, baptêmes, enfants catéchisés, etc.) fasse tant de difficultés pour accueillir le renfort de prêtres dont on peut certes contester le style mais qui néanmoins proclament le même Credo, reconnaissent le même pape et sont animés du même esprit de sacrifice. Vu du dehors, le repli sectaire n'est peut-être pas où on croit ! Vu du monde , du vrai, les catholiques conciliaires se croyant modernes critiquant les traditionnalistes, c'est un peu l'hôpital qui se moque de la charité !

Il ne s'agit d'ailleurs pas seulement d'ajouter des effectifs. Nul doute que, selon la logique même de l'Évangile, la réconciliation porte en germe une fécondité intrinsèque considérable.

Le journaliste va plus loin : il ne comprend pas que ce pape qui dialogue avec Habermas, fraternise avec Hans Küng, prie dans une mosquée et visite des synagogues soit le même qui veut s'entendre avec les traditionnalistes. Encore le reflet de l'atmosphère confinée de nos paroisses de base où on en reste à une logique binaire : les juifs, les musulmans, les protestants d'un côté : la bonne ouverture, les traditionnalistes de l'autre : la mauvaise.

Ces gens là ont du mal comprendre que le même souci d'unité qui commande l'ouverture aux autres religions, spécialement aux chrétiens séparés, commande d'abord la pacification interne à l'Église catholique. Que la logique d'un pape qui peut à la fois écrire des encycliques hautement intellectuelles et jugées modernes, et préférer une liturgie proche de la tradition échappe, comment s'en étonner de qui n'a pas l'envergure suffisante pour embrasser tout cela ensemble ?

Différentes formes intégrismes

En opposant l'ouverture au monde (et singulièrement aux autres confessions) et la main tendue aux gens de la tradition, on néglige ce fait majeur que le dialogue œcuménique, loin d'être un pas vers les audacieux, comme l'imaginent les catholiques de base toujours si complexés par rapport à ce qui n'est pas eux, est aussi pour l'essentiel une tentative de réconciliation avec différentes formes d' intégrisme . Si les disciples de Mgr Lefebvre ont arrêté les compteurs au XVIe siècle, les orthodoxes ne les ont-ils pas arrêtés au XIe ? Et les juifs ? Ne sont-ils pas les héritiers de la secte pharisienne, crispée sur le judaïsme légaliste du Ier siècle ? On connaît le caractère rigide et, si l'on peut dire, intrinsèquement traditionnaliste de l'islam.

Reste le protestantisme qui semble à nos catholiques conciliaires plus éclairé . Mais lui aussi résulte d'une fixation, à la sola scriptura. Facteur de progrès dira-t-on ? Pas toujours. Pas dans le cas de la partie aujourd'hui la plus vivante de la Réforme : le mouvement évangélique. Que reste-t-il en effet de la partie moderne et libérale du protestantisme avec l'ordination des femmes et des homosexuels, parallèle à la défection massive des fidèles dans l'anglicanisme ou la progressive perte d'identité (autre que sociologique) du calvinisme français ? Les évangéliques, seuls en expansion, adeptes du créationnisme fixiste, n'apparaissent pas comme des gens particulièrement modernes.

Ils le seraient tout compte fait plutôt moins que nos traditionnalistes catholiques dont la deuxième bible est la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin, un texte dont l'étude, même si elle peut être jugée insuffisante, n'a jamais rendu stupide, et que l'Église n'a, à notre connaissance, jamais désavoué. En recherchant avec ces derniers les voies de la réconciliation, le pape Benoît XVI ne s'éloigne pas tant qu'on croit de l'œcuménisme prôné par le concile Vatican II.




[1] Le Monde, 3 juillet 2008.
[2] Et pourtant n'est-ce pas ces structures parallèles (franciscains, dominicains, jésuites, etc.), hors hiérarchie, mais soutenues par le siège de Pierre, qui furent de tout temps l'aile marchante de l'Église ?



■ D'accord, pas d'accord ? Envoyez votre avis à l'auteur