Disney a-t-il Raiponce à tout ?
Article rédigé par Nicolas Bonnal, le 14 janvier 2011

Raiponce est un des contes les plus célèbres des frères Grimm, mais le nom des deux grands colporteurs de mythologie germanique ne figure pas au générique du film, pas plus que celui de Hugo ne figurait à celui du Bossu de Notre-Dame. La société moderne, comme la sorcière du film, ne reconnaît pas le passé ; et ne veut pas qu'on le connaisse.

Depuis vingt ans, sur fond, non plus de déclin, mais de disparition — de remplacement ? — du cinéma et des valeurs qui l'ont porté, le dessin animé est devenu le genre phare à Hollywood. Il est aidé en cela par la révolution numérique, qui stipule que tôt ou tard la machine remplacera l'homme, son imagerie notre représentation, par l'énormité des budgets investis, enfin par l'intelligence et l'ambiguïté d'histoires tantôt décalées, tantôt déjantées, qui portent un regard critique sur leur propre mythologie et exhalent ainsi une aura de postmodernité propre à enchanter la critique.
Dans cette séquelle de parodies de plus ou moins bonne humeur et de plus ou moins bon goût, on soulignera bien sûr Shrek, qui célèbre l'ogre pétomane et la princesse hollywoodienne dans une saga numérique sans fin. Les performances au box-office se succèdent alors avec une régularité métronomique, et l'on gagne de un à deux milliards de dollars par film, par avatar, sans compter les objets dérivés.
Car le dessin animé répond aussi à un dessein commercial bien précis : faire payer les gosses et les parents qui vont avec, et ne peuvent rien leur refuser . C'est ainsi que la dernière production Disney, Raiponce, célèbre une héroïne qui n'a pas la prétention de ressembler à une belle jeune fille, mais à une poupée proche de la célèbre Barbie. De cette manière on pourra en vendre, made in China, un demi-milliard au marché mondialisé. Le père Noël contemporain est vraiment là pour demander aux enfants ce qu'il peut leur vendre...
Raiponce répond en tout cas à deux obsessions féminines contemporaines et éternelles : la jeunesse et la chevelure. D'un point de vue symbolique et littéraire, qui est celui qui nous intéresse ici, la chevelure, célébrée par la poésie symboliste, de Baudelaire à Mallarmé, est en effet d'une richesse remarquable, qui n'a d'ailleurs pas échappé aux concepteurs du film de Disney. On sait que les cheveux coûtent cher à dessiner, teindre ou coiffer, sur l'écran comme dans la vie.
Rester jeune
Ses cheveux luisent comme le clair soleil, comme des fils d'or bruni , lit-on dans un roman médiéval. Ces romans célèbrent la blondeur éternelle des chevelures, elles mêmes porteuses d'énergie spirituelle. La finesse et la presque immatérialité des cheveux leur assure aussi dans la Bible, de David à Sanson, une place de choix. C'est un diadème, dit aussi Mallarmé. Les tresses de la chevelure, hiéroglyphes du rayonnement solaire, indiquent que l'œuvre, soumis à l'influence des astres, ne peut s'exécuter sans la collaboration dynamique du soleil , note Fulcanelli dans une de ses célèbres pages sur l'alchimie.
Dans le film comme dans le conte, la chevelure est reliée à une plante magique et — c'est l'apport du film — à la volonté de rester jeune en captant une source d'énergie vitale et cosmique. La voleuse est une sorcière, qui la dérobe dans l'enfant, quand dans le conte elle se la fait remettre par un roi sans doute un peu faible, comme le père de la Belle et la Bête...

Mixte de beaucoup de marâtres et de femmes bien conservées , la sorcière, dans le film, est terrible : plus réussi est le méchant, meilleur sera le film, disait déjà Hitchcock en se moquant cyniquement de ses sujets. Notre époque, avec son obsession de la jeunesse, de la fringue, du sac Vuitton, du maquillage, de la teinture, des cosmétiques, parce que je le vaux bien , se reconnaîtra mieux à mon sens dans ce type de méchante, que dans celui du brigand, plutôt célébré comme un hacker sympa et mal dans sa peau (il a changé son nom...) dans le scénario de Dan Fogelman.
Deux autres éléments soulignent encore la force de l'inspiration traditionnelle de Raiponce : la cascade, reliée à la chevelure ( Je ris au Wasserfall blond , écrit Rimbaud dans Aube), et la tour, où est emprisonnée la princesse. Je laisserai de côté le commerce américain et rappellerai cette phrase philosophale : Rien ne saurait mieux convenir à l'expression figurée de la pierre des philosophes, dragon éclos en sa forteresse, dont l'extraction est toujours tenue pour un véritable tour de force.
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