Le chant du cygne de la théologie moderne
Article rédigé par Abbé Ralph Weimann, le 23 septembre 2020 Le chant du cygne de la théologie moderne

Source [Abbé Ralph Weimann] Cet article fait partie du dossier "Y aura-t-il un monde d'après ?" figurant dans le dernier numéro de la revue Liberté politique.

L’Église catholique n’est malheureusement pas épargnée par la pandémie du coronavirus, en particulier moralement : la crise profonde l’oblige à se poser la question de l’essentiel qu’elle entend préserver et transmettre. Mais sait-elle quel doit-être cet essentiel ?

La pandémie du coronavirus continue à affliger les populations, et il est possible de constater que ses effets souvent néfastes n’épargnent pas l'Église catholique. A ce propos, on peut noter un fait qui était déjà prévisible depuis des décennies, mais qui apparaît aujourd'hui très clairement : le chant du cygne de la théologie moderne.

La crise provoquée par la propagation du virus oblige tous nos contemporains à se tourner vers l'essentiel. Mais, pour l’Église, quel est cet essentiel ? Depuis longtemps, celle-ci a tendance à suivre un chemin qui s’apparente à celui de la société. Ce que l’on a appelé « l’esprit du temps » (Zeitgeist) a souvent été considéré comme un point de référence. L’esprit du temps, constitué essentiellement par les progrès de la technologie et de la prospérité, est présumé meilleur que tout ce qui existait auparavant. L'identité catholique n'a pas été épargnée par cette orientation. La foi dans le progrès, qui s’est répandue dans la société et dans l'Église, a entraîné une herméneutique de la rupture avec le passé, et la prospérité a conduit à une volonté d’adaptation de l'Église aux critères appliqués à la société. Il en est résulté que l'identité chrétienne, et surtout l’identité catholique, s'est estompée. Dans de nombreux endroits, s’est répandue l'opinion erronée selon laquelle il est vain d’espérer que nos contemporains puissent adhérer aux doctrines de la croix, du péché, du jugement, du purgatoire, de l'enfer, ou à d’autres encore tout aussi importantes. Au contraire, on a voulu créer de toutes pièces une « théologie du contentement et du bien-être », en la qualifiant de « moderne », alors qu’elle n’a en réalité comme seul objectif que la satisfaction des besoins et des désirs de « l'homme moderne ».

Dans sa deuxième épître à Timothée, saint Paul affirmait déjà qu'un temps viendrait « où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils iront se chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau » (2 Tm 4, 3). On trouve une illustration de ce propos dans l'Église de notre époque, où, très souvent, on appelle maintenant à la participation, à la satisfaction de nouveaux droits, et où, surtout, on prétend qu’il convient de modifier tout ce qui peut importuner l’homme moderne, comme, par exemple, l'enseignement de la morale catholique. A ce sujet, Otto von Habsbourg[1] disait que quiconque accepte aujourd’hui de se marier avec l'esprit du temps, demain, sera veuf. La crise actuelle nous permet de vérifier amplement la véracité d’une telle déclaration.

En effet, à l’improviste, la société a été confrontée à une urgence : la mort a frappé à sa porte. Non pas que la mort n'existait pas avant le coronavirus, mais on avait pris l’habitude de l’ignorer, et on voulait méconnaître ses conséquences. Aujourd'hui, tous, jeunes et vieux - même si les personnes âgées sont probablement plus exposées - ressentent très fortement la menace qui pèse sur chacun d’eux. Chaque jour, les médias montrent la mort en diffusant des images redoutables, et l'humanité redécouvre à quel point elle est vulnérable et limitée. En réalité, une telle situation constitue une opportunité pour l'Église, car sa raison d’être (ou son proprium) est de proclamer au monde le message d'espérance qu’elle a reçu, et donc la vie éternelle. Toutefois, on peut observer qu’en certains endroits, c'est exactement le contraire qui semble se produire.

 

1. La perplexité face au défi actuel

Dans un article intitulé : « Églises scellées, pasteurs en tenue de plongée : les Églises ne présentent pas une bonne image d’elles-mêmes pendant la crise de la coronavirus », Uli Fricker[2] expose sans fard la réaction trop faible et insuffisante de l'Église en présence de la crise sanitaire[3].  A la suite des réactions des autorités civiles face à cette nouvelle menace, l'Église a également été contrainte d'agir. Mais au lieu de regarder « vers le haut », et donc en levant les yeux vers Dieu, afin d’offrir à nos contemporains l'espérance qui provient de la foi et de la rencontre avec Dieu, les différentes formes de la prière publique ont été supprimées, ou du moins limitées à tel point que, pour la plupart des fidèles, l'accès aux sacrements est devenu beaucoup plus difficile. Fricker note que l'Église, et donc les communautés ecclésiales, semble avoir baisser pavillon. « Elles ne se considèrent apparemment plus comme utiles et détentrices d’une mission à accomplir dans un domaine indispensable. Certes, une station-service est autorisée à ouvrir, de même qu’une boulangerie ou le kiosque d’un marchand de journaux, car, selon une opinion communément répandue, ils garantissent la satisfaction des besoins fondamentaux des habitants. Mais les services rendus par les communautés religieuses ne sont pas inclus dans cette liste »[4].  Pendant environ deux mois, la Sainte Eucharistie n’a pu être célébrée en public qu’au prix de nombreuses restrictions. Celles-ci ont eu pour effet de rendre difficile, voire impossible, une célébration empreinte de la dignité qui convient à la liturgie. Les églises sont demeurées fermées dans de nombreux pays, alors que, pendant longtemps, elles furent considérées comme des lieux de refuge et de prière, surtout dans les moments difficiles. Et les lieux de pèlerinage et de guérison eux-mêmes, comme Lourdes, ont été touchés par ce phénomène de fermeture. Alors, de nombreux croyants, en colère[5], ont lancé des pétitions pour la réouverture des églises[6].

En cas de nécessité, dans le passé, plus que de nos jours, on priait et on faisait des vœux. En revanche, aujourd’hui, la réaction a été sans précédent. Ainsi, la conférence des évêques allemands - et avec elle de nombreuses conférences épiscopales dans le monde -  a décidé de dispenser les fidèles du précepte dominical[7].  Au lieu de multiplier le nombre de Messes  - quitte à mettre en place en quelque sorte une "Messe en continu" - on a préféré exempter les fidèles de participer à la Messe du dimanche ! Pour reprendre les propos de Fricker, on ne peut montrer plus clairement que l'Église ne veut plus se conformer à ce qu’elle est et à ce qu’elle doit être.

Quel contraste radical entre cette attitude et celle des chrétiens du début du IV siècle, qui subirent l'une des persécutions les plus sanglantes de l’histoire de l’Église : il s’en tinrent fermement  à la devise : Sine Dominico non possumus - nous ne pouvons pas vivre sans l'Eucharistie du dimanche. Le pape Benoît XVI a affirmé que la célébration de la Messe est toujours justifiée, même si, pour elle, on risque de subir la torture et le martyre ; en effet, sans la Sainte Eucharistie, il nous manque la vraie force qui irrigue toute notre vie chrétienne[8].

Quelques semaines après le début de la crise sanitaire du coronavirus, la perplexité n’a cessé de croître. Que va-t-il se passer se passer maintenant ? Si les fidèles ont été si facilement dispensés du précepte dominical, vont-ils revenir dans les églises ? Cette question se pose avec d'autant plus d'acuité que la baisse de la fréquentation des églises est de plus en plus évidente, y compris de la part d’un certain nombre de pratiquants qui font partie d’une nouvelle catégorie dans laquelle ils ont été introduits : « les groupes à risque ».  Mais au-delà même de ces considérations, on peut se poser cette question cruciale : qu'est-ce que l'Église peut et doit offrir dans cette situation de crise sanitaire ? Comment peut-elle communiquer l'espérance chrétienne aux fidèles ? Un « conseil par téléphone » suffit-il pour montrer que l'on est proche et « avec les gens » ? Certes, la créativité n’a pas manqué : certains ont conseillé de placer des bougies aux fenêtres, de distribuer des branches de buis bénits ou de sonner les cloches des églises. Mais ces initiatives sont-elles suffisantes ?

 Retrouvez l'intégralité de l'article de l'Abbé Ralph Weimann dans le dernier numéro de la revue Liberté Politique en cliquant ici

[1] Otto de Habsbourg-Lorraine, archiduc d'Autriche, prince royal de Hongrie et de Bohême, est né le 20 novembre 1912 à Reichenau an der Rax et mort le 4 juillet 2011 à Pöcking, en Bavière. Il fut président du Comité international pour le français langue européenne et député au Parlement européen (1979-1999).

[2] Uli Fricker, née en 1962, a étudié l'histoire et la littérature allemandes principalement à Fribourg. Elle a effectué son stage de journaliste "Südkurier", où elle travaille depuis lors. En 1993, elle est entrée à la rédaction politique où elle écrit sur son pays, sa population et les questions politiques allemandes. Les sujets religieux sont au centre de ses préoccupations. En 2004, elle a remporté le prix Caritas décerné aux journalistes.

[3] Uli Fricker, Verschlossene Kirchen, Pfarrer auf Tauchstation: die Kirchen geben in der Coronakrise kein gutes Bild ab [Eglises scellées, pasteurs en tenue de plongée : les Eglises ne présentent pas une bonne image d’elles-mêmes pendant la crise de la coronavirus], 27 mars 2020, in:https://www.suedkurier.de/ueberregional/politik/Verschlossene-Kirchen-Pfarrer-auf-Tauchstation-Die-Kirchen-geben-in-der-Coronakrise-kein-gutes-Bild-ab;art410924,10478423 [13 juin 2020].

[4] Ibidem.

[5] Rouvrez Lourdes !, Pétition de la Fédération Pro Europa Christiana: https://www.riapritelourdes.org/ [13 juin 2020].

[6] Pétition pour les droits civils. Grandes églises - pas de services religieux : l'interdiction des services religieux doit être levée en Allemagne, in : https://www.openpetition.de/petition/online/grosse-kirchen-keine-gottesdienste-verbot-von-gottesdiensten-in-der-kirche-muss-aufgehoben-werden [13 juin 2020].

[7] Conférence épiscopale allemande, Recommandations pour la célébration de la liturgie en temps de crise du coronavirus,dans:https://www.dbk.de/fileadmin/redaktion/diverse_downloads/dossiers_2020/2020-04-24-

Empfehlungen-zur-Feier-der-Liturgie-in-Zeiten-der-Corona-Krise.pd [13 juin 2020].

[8] Cf. Benoît XVI, Homélie de la Messe du XXIV Congrès Eucharistique national italien, in : http ://www.vatican.va/content/benedict-xvi/de/homilies/2005/documents/hf_ben-xvi_hom_20050529_bari.html [15 juin 2020].