Yves Lepesqueur : « Le cadavre de l’Occident s’est décomposé tandis que celui du monde musulman s’est momifié »
Yves Lepesqueur : « Le cadavre de l’Occident s’est décomposé tandis que celui du monde musulman s’est momifié »

Source [Philitt] : Yves Lepesqueur a travaillé en Syrie, au Liban, en Arabie saoudite ou encore en Iran. Chroniqueur à L’Atelier du roman, il est l’auteur d’une monographie sur Les Anciennes fêtes de printemps à Homs. Il vient de publier Pourquoi les Libanaises sont séduisantes (L’Harmattan), livre dans lequel il formule des réflexions originales sur l’histoire du Proche-Orient au XXe siècle ainsi que ses inquiétudes sur le déracinement en Europe.

 

PHILITT : La femme libanaise symbolise à vos yeux l’essence de la civilisation orientale : mélange paradoxal de sensualité et d’ascétisme. Cette description n’est pas sans rappeler Kuchiuk-Hanem, l’almée inspirante de Flaubert, romancier que vous citez par ailleurs dans votre texte. La femme orientale, sensuelle et mystérieuse, n’était-elle pas un mythe orientaliste ?

Yves Lepesqueur : Il est à la mode de faire un procès aux orientalistes en leur reprochant d’aller vers l’Orient avec des préoccupations d’Occidentaux. Or, lorsque nous allons vers quelque chose, c’est toujours avec nos propres préoccupations, nos propres besoins et questionnements. Il est absurde d’imaginer le contraire. Il en va de même pour les Orientaux qui viennent en Occident avec leurs propres préoccupations : ainsi, lorsqu’on parle avec certains Arabes « progressistes », on a souvent l’impression que pour eux l’histoire de l’Europe commence au XVIIIe siècle : ils ne voient la culture européenne qu’en fonction de l’insatisfaction que leur inspire leur propre culture. Ils ne font pas mieux que les orientalistes, lesquels, bien entendu, allaient vers l’Orient en fonction des doutes, avoués ou non, que commençait de leur inspirer la civilisation européenne. Comment pourrait-il en être autrement ? Un regard vient toujours de celui qui regarde : il n’y a pas de regard objectif. La question de l’objectivité est donc hors sujet ; la question qui se pose est celle de la loyauté : est-ce qu’on invente, est-ce qu’on refuse de voir, ou est-ce que ce que l’on prétend voir existe vraiment, même si on le perçoit en fonction de sa propre subjectivité ? Si l’on doute que la sensualité orientale existe vraiment, qu’on y aille voir ! Au demeurant, il est curieux que des Arabes, progressistes ou islamistes, soient aujourd’hui réticents à reconnaître tout ce que leur civilisation doit aux élaborations poétiques ou esthétiques du désir et de la sensualité : ils ont trop envie de ressembler à de sérieux puritains américains ou scandinaves ; cette réticence est un aspect de la honte de soi : ce qui montre que mon point de départ n’est pas si anecdotique.

L’intuition qui m’a lancé sur la piste de cet essai est que la représentation commune de ce qu’on appelle l’occidentalisation du Proche-Orient est radicalement fausse. Ce ne sont pas toujours les personnes, les femmes en particulier, d’allure occidentale qui sont « occidentalisées » : les islamistes le sont bien plus. Les « Libanaises » de mon « titre » est un terme générique qui désigne une certaine manière d’être femme, qu’on retrouve aussi bien au Maghreb, en Syrie qu’en Égypte, etc. mais qui est particulièrement présente au Liban. On nous dit : « ces jeunes femmes orientales qui n’ont pas peu peur de séduire sont occidentalisées ». Je ne le crois pas du tout. Je me base sur mon expérience du Liban : ce qui m’y frappait, c’est que les femmes libanaises avec qui je travaillais chaque jour étaient extrêmement archaïques, en ce sens qu’elles n’avaient pas l’idée de réussir dans la vie sociale en devenant ingénieur par exemple. En fait, ce qui les intéressait, c’est plutôt d’être belle, de se divertir, de trouver un mari assez riche, d’avoir de beaux enfants et une belle maison. Cette une vision n’est ni moderne, ni féministe ; elle renvoie à une conception très traditionnelle du rôle des femmes (qui ne me choque en rien). Il n’y avait pas lieu de supposer une contradiction entre leurs tenues vestimentaires assez libres et ces conceptions que leurs grands-mères partageaient déjà : leur goût de séduire ne relevait pas d’une « modernisation occidentale » mais d’une pérennité de la culture orientale.

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