Contre la désinformation : reconquérir les mots
Article rédigé par André Bonnet pour Liberté Politique, le 21 octobre 2021 Contre la désinformation : reconquérir les mots

« Je hais l’ironie qui n’est pas de l’homme, mais du cancre, écrit Saint-Exupéry dans Citadelle[1]. Car le cancre dit : « Vos coutumes ailleurs sont autres. Pourquoi n’en point changer ?». De même qu’il eût dit : « Qui vous force d’installer les moissons dans la grange et les troupeaux dans l’étable ? ». Mais c’est lui est dupe des mots, car il ignore ce que les mots ne peuvent saisir. Il ignore que les hommes habitent une maison ».

Retrouvez l'intégralité de l'article d'André Bonnet dans le dernier numéro de la revue en cliquant ici

Cette remarque est riche d’enseignements. Car les mots, de fait, « habitent » notre « maison », c’est-à-dire notre environnement civilisationnel. Et en détourner le sens, en détruire le véritable contenu, lequel parfois, se « perçoit » seulement, mystérieusement, c’est bel et bien détruire notre « maison », s’interdire de comprendre, et à plus forte raison, de maintenir ce qui fait notre humanité, à la fois particulière et universelle. « L’essentiel du cierge n’est pas la cire qui laisse des traces, mais la lumière », dit encore l’auteur de Vol de nuit. Et d’ajouter : « Mon empire est menacé de toutes parts, sa matière n'est qu'un assemblage familier de chèvres, de moutons, de demeures et de montagnes, mais si se rompt le nœud qui les noue ensemble, il n'en restera rien, que matériaux en vrac et offert au pillage[2] ».

 

Depuis la saisissante prophétie d’Orwell dans 1984, à propos de la « novlangue » (ou du « néo-parler », selon la nouvelle traduction de cette œuvre qui n’a pas pris une ride), il est admis (apparemment) que les mots peuvent être utilisés non seulement pour leur faire dire autre chose que ce pourquoi ils ont été forgés, mais plus subtilement pour fausser de manière subliminale la pensée qu’ils sont censés exprimer et même interdire à toute pensée autonome de se déployer. La novlangue ne dit pas ainsi que quelque chose est « mauvais », mais que ce quelque chose est « inbon », afin que le jugement négatif lui-même pose que le « bon » est acquis, qu’il constitue un donné incontestable, et que l’acte ou la formule « mauvais » vise dès lors un fait et une parole artificielle qui méritent simplement d’être traités « d’anormaux » ou de « maladifs ». Et elle s’attache à réduire au minimum le nombre de mots disponibles, certaine de rendre ainsi impossible toute formulation conceptuelle dissidente.

 

Mais si j’indique que ce n’est « qu’apparemment » que cette prise de conscience existe, c’est parce que, dans notre quotidien de « l’information » et des « grands médias », elle n’aboutit pas à un véritable combat intellectuel, les adversaires de notre maison civilisationnelle poussant à fond, et avec constance, cette logique destructrice sans rencontrer de véritable résistance. Ils avancent en effet leurs pions progressivement, pratiquant sans scrupules la théorie du jeu de go, qui consiste à encercler l’adversaire de manière subreptice, jusqu’à ce que la pose d’un pion décisif manifeste brusquement sa défaite, avec ce comble que même cette défaite lui est présentée avec succès comme une victoire objective du « Bien ».

 

Certes, des ouvrages consacrés à la défense du véritable sens des mots sont à intervalles réguliers, publiés[3], et on peut citer à cet égard la parution récente du Hold up des mots, de Geoffroy de Vries[4], avocat et l’un des dirigeants de l’Institut « Famille et République ». Mais ce dernier ouvrage, pour très intéressant qu’il soit, s’intéresse plutôt au contenu des concepts qu’à la perverse manipulation des mots eux-mêmes et vise à ramener ces concepts dans l’orbite philosophique qui est la leur, en redéfinissant, à la lumière de la science, des termes aussi capitaux que ceux de « père », « mère », « état de droit », « race », « mariage » etc.. Or, si cette entreprise est ô combien utile et nécessaire, elle est insuffisante, face à l’utilisation désormais des mots comme de véritables armes de combat, la promotion de « l’évidence » chère à Finkielkraut se heurtant en outre à un formatage déjà très avancé des esprits.

 

« Soignants », « enseignants », « migrants » : un exemple caractéristique

 

Voilà des termes totalement intégrés dans les mœurs politiques et journalistiques, sur lesquels on ne s’interroge plus. Et pourtant ils sont piégés par nature.

 

On ne saurait en effet ramener un médecin, un infirmier, un chirurgien, à sa qualité de « soignant » sans l’amputer de tout ce qu’il est, pour le ramener à ce qu’il fait. Toute sa dimension humaine, son passé, sa formation, sont ainsi oblitérés, passés au second plan, imposant de manière subliminale l’idée que tout médecin est interchangeable avec un autre, et qu’une diversité des points de vue et des avis entre eux ne saurait exister sans que cela manifeste un danger social. Ce n’est plus d’un être humain irréductible à un autre qu’il est question, mais d’un instrument qui accomplit la tâche qu’on lui donne à accomplir. On peut d’ailleurs mettre alors sur le même plan le chirurgien de pointe et le brancardier, voire l’employé ambulancier qui veille simplement à ce que les portes des véhicules ou des urgences soient ouvertes à temps, puisque tous ne sont plus que des instruments placés là où on estime qu’ils doivent être. Et lorsque ces « soignants » récusent l’obligation vaccinale, ils perdent leur dignité et leur raison d’être, le surgissement d’une personne humaine spécifique « au milieu des soignants » étant inadmissible, voire obscène, pour l’État.

 

Il en va de même pour les « enseignants », qui ne sont plus des « professeurs », ni des « instituteurs », qui ont souvent durement travaillé pour acquérir leur science, et qui ont leur richesse personnelle propre, mais là encore des instruments à qui on demande de faire, et qui « font ». Les programmes eux-mêmes sont étudiés pour que soient dictées de manière précise et limitative les connaissances que doivent « découvrir » mécaniquement les élèves, qui ne sont d’ailleurs que des « apprenants », terme destiné non seulement à faire oublier qu’ils ne savent au départ pas grand-chose voire rien, mais également à gommer en outre toute différence de talent et de trajectoire future possible entre les uns et les autres. La dignité ne réside plus ainsi dans l’être, ni dans le savoir-faire, mais dans le simple « faire », selon une logique matérialiste et mécaniciste qui s’impose jour après jour sans qu’on n’y prenne garde.

 

Cette notion de dignité ramenée à ce que « fait » la personne considérée est particulièrement éclatante dans le cas des « migrants ». Ceux-ci, on le voit bien, acquièrent en effet une véritable dignité simplement parce qu’ils sont « migrants ». On ne parle plus de clandestins, de demandeurs d’asile, d’étrangers en situation irrégulière, d’immigrés, mais de personnes qui, simplement parce qu’elles migrent, acquièrent de ce fait une dignité imposant tous les efforts possibles en leur faveur. Les raisons pour lesquelles ces personnes migrent sont sans importance, leur éventuelle responsabilité vis-à-vis de leurs proches, voire de leurs enfants, dans leur pays, est laissée de côté, seule compte désormais leur qualité de « migrant », qui suffit à définir en totalité leur personne humaine.

Retrouvez l'intégralité de l'article d'André Bonnet dans le dernier numéro de la revue en cliquant ici

[1] Folio, 2000, p. 48-49

[2] Ibid, p. 69

[3] Par exemple Le sens des mots, d’Isabelle Mourral, Éditions de Paris, 2005

[4] Éditions de l’Archipel, 2021