L’ami arménien
Article rédigé par , le 07 mai 2021 L’ami arménien

La méticuleuse machinerie de la préoccupation quotidienne nous aspire, cours après cours, vanité après vanité, jour après jour, dans une répétition morne et stérile. 

              C’est une implacable machination qui nous englue, nous engloutit, nous engouffre et nous bouffe. On n’y peut rien. On est impuissant face aux automatismes du quotidien. Il faut faire face. Les jours passent. Et nous glissons, engourdis, vers dans la nasse de ces répétitions. Et puis parfois, une rencontre se produit. Insensiblement, comme les « petites perceptions » dont parlait Leibniz, une aube fait pâlir la nuit de cet ensommeillement. On ne s’en rend pas comptes immédiatement. C’est après coup qu’il s’est passé quelque chose.

 

            Pour Makine, comme jadis pour Barbey d’Aurévilly, chaque histoire se livre à partir d’une rupture où l’on a brusquement été arraché à ses habitudes. Par une rencontre qui découvre un autre visage de soi-même. Mais au fait qu’est-ce qu’une véritable rencontre ? Des dizaines de personnes nous croisent, nous parlent, s’attardent, reviennent, sans que nous les rencontrions. Il ne suffit pas de se parler. Ni de s’approcher, ni même de se raconter. Et ce bâillement qu’il faut étouffer lorsqu’on nous raconte une histoire qui devrait nous émouvoir tandis qu’elle nous laisse insensible et honteux.

 

            Une rencontre, c’est le jaillissement d’un retrait. Un inconnu devient un mystère. Pas seulement une énigme à résoudre. Plutôt un monde où l’existence d’un autre s’épaissit soudain parce qu’on le voit se projeter vers ses possibilités les plus propres.

 

            C’est ainsi que le narrateur fit la connaissance de Vardan, chétif petit nouveau que les autres écoliers rudoient et qu’il décide de protéger. Vardan est malade. Il faut lui apporter ses devoirs. C’est alors que le narrateur découvrira sa maison du « bout du diable », un quartier au fin fond de la Russie soviétique, avec un lit fait de deux valises, sa communauté du « royaume d’Arménie ». Pourquoi sont-ils là, à proximité d’un centre pénitentiaire ?

 

            Ne vous est-il pas arrivé, à vous aussi, de vous retrouver subitement, involontairement, plongé dans l’intimité de quelqu’un qui ne vous attirait pas particulièrement ? Ce n’était qu’un anonyme. Vous aviez bien mieux à faire que de vous intéresser à lui. Tout paraissait beaucoup plus important dans le miroitement des vanités quotidiennes. Un événement imprévu, vous voici plongé dans un autre monde. Votre regard s’est intensifié. Vous voici arraché à la routine. Votre âme s’éveille. Chaque détail prend une importance soupçonnée : les photos jaunies d’une famille endimanchée ; un châle trop précieux dont sa mère couvre ses épaules ; cette cafetière argentée. On devine alors chez ces Arméniens, la force presque magique de transformer un café en fête, la tristesse en joie, l’angoisse en espérance. De nouveaux personnages arrivent. Une grande sœur, au visage noble et triste, d’une beauté sublime, tombée au milieu d’un taudis misérable, comme un papillon posé au rebord d’un cloaque.

 

            Pourquoi sont-ils là ? Qu’est-ce qui donne à ce camarade vaillant et malade l’étincelle de poésie qui le rend si différent des autres ? Pour qui sait observer. C’est à cette découverte que nous invite L’ami arménien.

 

            Autour de ce groupe de rescapés en attente d’un procès sans doute inéquitable, une fois encore, Makine dépeint la cruelle absurdité d’une administration qui accorde plus d’importance aux procédures qu’à la justice. Protocole : aliénation qui robotise les humains au prétexte d’assurer une meilleure rentabilité. Verticalisation de toute décision qui transforme chaque subalterne en un simple presse bouton appliquant docilement, bêtement, les consignes. Pour finir, élimination du bon sens, de l’autonomie, de l’expérience.

 

            Notre Occident de la dictature sanitaire ressemble de plus en plus à l’empire soviétique déclinant. L’important n’est aucunement d’agir et de faire des choses. La seule chose décisive, pour qui veut mener sa carrière, est de ne pas attirer l’attention du système, ne surtout pas risquer d’être désigné comme un problème sur lequel il faudrait appliquer le tout puissant et anonyme protocole.

 

            Qu’attendent-ils dans les frimas de l’automne sibérien, ces Arméniens en exil ? Quel réconfort espèrent-ils prodiguer aux leurs ? Peut-être simplement leur faire savoir que ceux qu’ils aiment sont venus, tout près, respirer le même air qu’eux. C’est Vardan qui enseigne cette belle image à ceux qui voudraient échapper à ce monde et toucher les cieux. Où le ciel commence-t-il ? Immédiatement au-dessus du sol. Le même air qui caresse la terre est celui qui souffle les nuages. Il suffisait d’y penser.

 

            Dans les romans de Makine, la beauté, la vie, le courage, le choix – parfois héroïque – de l’humanisme déchirent le morne linceul de l’abrutissement administratif. Le combat n’est jamais gagné : « Ainsi la vie s’en allant, j’ai rejoint cet adolescent qui vacillait au bord de l’effacement » (p. 213).

 

            Que reste-t-il de ce monde trente ans après ? « Le Boulevard des Bâtisseurs du communisme s’est transformé en une promenade de santé » (p. 205). L’orphelinat a été remplacé par un centre commercial où se pressent des quantités incroyables d’appareils et de produits. Un jeune couple se dispute au sujet du modèle de mixeur qui fera leur bonheur. Il est amusant de penser  « mais déjà avec effarement, qu’une grande partie de leur vie pouvait être dédiée à ce genre de dilemmes et que toutes les guerres et soubresauts récents en Russie avaient débouché sur cette petite scène de ménage » (p. 207).

 

            Comme dans La vie d’un homme inconnu, ou L’archipel d’une autre vie, la brutalité soviétique fait surgir un concentré d’humanité, quelque chose d’attachant de chaleureux et de beau, qui jaillit de la misère. La brutalité nous éveille alors que la routine nous abrutit.

 

            Au fond, pour l’être humain, qu’y a-t-il de pire : se dresser contre l’injustice qui brûle, frappe et emprisonne ou bien se laisser engourdir par la lente déshumanisation post-moderne qui nous congèle dans un narcissisme dérisoire ? Jean-René Huguenin : « On appelle les miroirs des glaces : souvenez-vous qu'on y gèle ». On y gèle à force de réduire ses idéaux à des vanités qui viennent au devant de nous, nous happent, exténuent et divisent notre désir à force de le démultiplier. « Nous nous résignons à ne pas chercher cet autre que nous sommes et cela nous tue bien avant notre mort » (p.11).

 

            Makine signe ici un nouveau roman soviétique, deux ans après un opus très « français » :  Au-delà des frontières. C’est donc la fois un retour aux fresques sibériennes (sans les paysages sublimes de La femme qui attendait ou de l’Archipel) et un exercice pratique en vue de l’Alternaissance à laquelle nous convie Osmonde, le double philosophe de Makine. À chacun de trouver dans l’existence singulière la lumière que tous les totalitarismes voudraient occulter. Notamment le nôtre.

 

Pierre Labrousse

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