Le temps, grand oublié de l’écologie !
Article rédigé par Stanislas de Larminat, le 13 octobre 2015 Le temps, grand oublié de l’écologie !

« Le temps, le grand oublié de l’écologie. » Tel est le titre d’un merveilleux article de Mgr Luc Ravel paru dans le Figaro du 12 octobre 2015. L’écologie est dans l’air du temps ! Mais l’évêque aux Armées explique qu’une écologie du temps mal vécue pourrait être la cause de nos déboires écologiques. Nous aimerions ajouter une troisième dimension : Le temps en écologie doit être pris en compte. Comment ?

Mgr Ravel rappelle que Dieu a commencé par créer le temps. Il est d’ailleurs intéressant d’entendre à ce sujet le discours des spécialistes de physique quantique, qui relèvent l’absence de véritable réflexion sur le temps : « Le temps est ce qui permet aux choses d’être… La plupart des élucubrations des scientifiques sur le temps sont de nature aporétique [1]. Le temps est essentiellement un concept métaphysique. Ce dont parlent les scientifiques, ce sont des phénomènes qui se déroulent dans le temps et non pas du temps lui-même [2] »...

Le premier temps de la création : la création du temps

Mgr Ravel insiste sur « les bienfaits du rythme temporel pour éviter que notre vie ne se dissipe ». Il est d’ailleurs un autre bienfait du temps, c’est celui que Dieu a inscrit dans toute la création comme si « l’écologie du temps » était la condition même qui assure un équilibre à « l’écologie de l’espace ». Toute la Bible est en effet une leçon de chose :

- quand l’homme est pressé, il se trompe,
- quand l’ivraie se mêle au bon grain, il faut que le temps advienne,
- quand le déluge éclate, Dieu prend le temps...

Et pourtant, la vie n’existe que grâce à la magie du temps :

- le temps de l’évolution,
- le temps du développement des bactéries dans une fermentation,
- le temps de réparation de l’espace grâce à de multiples mécanismes d’épuration naturelle,
- le temps d’une maternité,
- le temps du deuil...

Pourtant, « l’idée que nous savons intuitivement ce qu’est le temps, mais que celui-ci nous échappe dès lors que nous voulons le définir précisément, remonte à saint Augustin » (Confessions, Livre XI) [3].

Deux dimensions du temps en écologie : pourquoi pas une troisième ?

Mgr Ravel commence sa tribune (cf. infra) par une formule intéressante en distinguant le temps de l’écologie, qui veut que, dans le discours ambiant, tout soit ramené à l’écologie et l’écologie du temps, qui serait une sorte d’éthique dans la mise en œuvre du temps dont nous disposons.

Cette double formulation nous inspire une troisième dimension : le temps en écologie, pour comprendre qu’il faut laisser le temps au temps, celui de permettre au temps de faire son œuvre dans l’espace écologique. Voyons comment.

Mgr Ravel a raison de faire ce reproche : « Nous pensons comme si le temps invisible n’engendrait pas les tourments de la Nature visible. Comme s’il n’était pas aussi le soutien invisible de nos plus belles réussites. » Avec notre troisième dimension, nous ajoutons que le temps invisible explique également beaucoup de merveilleux rééquilibrages dans la nature visible. C’est d’ailleurs ce qu’évoque l’évêque aux Armées en regrettant qu’« on instrumentalise [le temps] pour prédire que nous ne l’avons plus pour réagir. On invoque le temps pour créer l’urgence ». Nous reviendrons sur cette idée d’instrumentaliser du temps quand on parle d’un concept fourre-tout, celui de « crise écologique ».

« Sauver la planète, c’est urgent »

Mgr Ravel a également raison de s’exclamer : « La pollution de l’espace sans s’attaquer à la corruption du temps, la défaite est assurée ! » On ajouterait volontiers que le temps est aussi un moyen sur lequel s’appuyer pour s’attaquer aux pollutions de l’espace : le succès est alors assuré. C’est d’ailleurs ce qu’évoque l’évêque dans ce constat : « Voilà qu’on se rue pour sauver la planète en ignorant [le temps] » !

Mgr Ravel a enfin raison de se moquer : « On peut s’acharner à crier au loup ou calmer le jeu en invoquant de miraculeux retournements. » Mais si le temps laissé au temps permet des retournements, ils n’ont rien de miraculeux : ils font partie de l’ordonnancement du projet divin. Aujourd’hui, saint Augustin utiliserait peut-être le mot d’ordinatissima pour décrire les écosystèmes. Par ce superlatif, il indiquait que beaucoup de choses « plus que parfaites » nous dépassent, et qu’elles sont les éléments d’un ordonnancement voulu par Dieu... C’est pourquoi, nous paraphraserions volontiers Mgr Ravel en disant qu’une écologie de la Terre sans intégrer le temps dans l’écologie se replie sur elle-même. Elle s’achève en congrès sans lendemain [4].

Le concept de « crise écologique » : un fourre-tout holistique ?

Oui, Mgr Ravel a raison de penser que « la négligence du temps est la vraie cause de la maltraitance de l’espace ». Nous pensons, comme lui à ce « grand maudit du matérialisme » que nous pourrions voir sous la forme de l’économie de l’immédiateté ou des medias sans reculs pour ne citer que ces deux exemples.

Un autre article remarquable de Jean-Michel Castaing, publié par Liberté politique explique les causes spirituelles de la crise écologique (9/10/2015). Il dit comment l’oubli de Dieu contribue à « l'avènement de l'immanence pure » en « évacuant le Créateur pour ne plus se focaliser que sur les créatures ». Il montre bien que « l'athéisme, celui de la volonté de la volonté, consacre le règne de l'hybris, de la démesure de ceux qui “dévastent la terre”, selon la forte expression de l'Apocalypse ».

Jean-Michel Castaing cherche, par sa réflexion, à « adapter les remèdes aux causes profondes de la crise écologique ». Certes, dit-il, il ne faut pas envisager « la crise écologique uniquement sous l'angle technique et politique, en s'interdisant de penser ses soubassements spirituels ». Mais le concept même de « crise écologique » nous met mal à l’aise, car, lui aussi instrumentalise le temps en portant l’analyse sur l’urgence.

Même les climatologues du GIEC instrumentalisent le temps en ne retenant dans leurs modèles que les 150 dernières années [5]. Quel mépris pour le temps ! Pourquoi passer par pertes et profits la recherche des explications de l’optimum climatique médiéval ou des mini-glaciations sous Louis XIV ou lors de la Berezina ? Il faudrait aussi parler d’un temps encore plus récent et de l’incapacité du GIEC à expliquer le hiatus climatique qui reste inexpliqué, celui de la pause climatique des dix-huit dernières années [6].

Dès lors, cette instrumentalisation du temps conduit beaucoup de chrétiens à jouer de ce que Pierre Dupuy appelle le catastrophisme éclairé. Il explique qu’il vise à « obtenir une image de l'avenir suffisamment catastrophiste pour être repoussante et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui empêcheraient sa réalisation, à un accident près ». Certains écologistes, pour être écoutés, manient ce catastrophisme éclairé en faisant juste un petit peu peur, et en mentant juste un petit peu ? Est-ce cela croire que la vérité rend libre ?

Or, toute la bible développe cette pédagogie qui nous laisse le temps d’accéder à la Vérité qui libère.

 

Stanislas de Larminat, ingénieur agronome INAPG, diplômé de troisième cycle de bioéthique de l'Institut politique Léon-Harmel, a suivi le parcours « Formation des responsables » du collège des Bernardins. Il a publié L'écologie chrétienne n'est pas ce que vous croyez (Salvator, 2014), préfacé par Mgr André-Joseph Léonard, archevêque de Malines-Bruxelles.

 

RETROUVEZ Stanislas de Larminat au colloque "Laudato si', L'écologie intégrale", Paris, St-Pierre-du-Gros-Caillou, 17 octobre, 14h-19h

 

Renseignements : http://www.libertepolitique.com/Convaincre/Rendez-vous/Paris-17-octobre-colloque-Laudato-si-l-ecologie-integrale
Contact : administratif@libertepolitique.com

 

LE TEMPS, LE GRAND OUBLIE DE L'ECOLOGIE

Par Mgr Luc Ravel

Ravel

[Le Figaro, 12/10/2015] — « Le temps de l’écologie nous appelle à une écologie du temps. Il ne s’agit pas d’une formule, mais d’une prise de conscience. À l’écologie de l’espace, il nous faut joindre une écologie du temps. Elle doit la précéder pour deux raisons. Premièrement parce que la temporalité précède tout. Notre expérience quotidienne confirme la Bible. Dieu créé le temps avant le monde par une étrange lumière qui forge l’alternance fondamentale : “Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour.” Tout est créé ensuite selon le temps et immergé en lui. Avant tout, l’ordre et l’équilibre du monde apparaissent temporels. Sans mesure pour la cadrer, notre vie se dissipe en sons discordants. Grâce au rythme, elle fleurit en un chant sacré. Deuxièmement parce que le temps est plus atteint que la terre. Il est plus corrodé que l’espace et rouillé davantage que la matière. De cette misère du temps torturé, nous avons l’expérience à travers quelques-unes de ses distorsions.

Un temps étriqué qui fait toujours défaut : le « manque de temps » nous guette. Et pourtant, nous avons 24 heures par jour comme nos anciens. Où est l’erreur ? Je croise beaucoup plus de personnes en manque de temps que d’espace pour parler, aimer ou se reposer. Nous dilapidons la Terre parce que le temps est en rupture de stock. Le sage disait : « il n’y a de temps pour rien ».
 Un temps anémié parce qu’il n’est plus rythmé : où sont les alternances heureuses du jour et de la nuit (l’électricité a des avantages mais pas que), du dimanche et des jours ouvrés (je ne veux pas polémiquer sur le dimanche), des saisons de l’année (nous ne sommes pas des plantes d serre) et des saisons de la vie (être vieux n’est pas une maladie)
 Un temps encrassé qui nous arrive sans avoir l’odeur du neuf : il survient d’occasion, de « seconde main », diraient les anglo-saxons. Un temps vieux avant même de naître. Que le temps soit malmené plus que l’espace n’est pas une idée malicieuse. C’est une expérience banale : en grattant bien nos journées, nous trouvons un peu de temps mais un temps de mauvaise qualité, un temps épais de soucis, empoisonné par des bêtises, usé par l’angoisse. C’est un fond de casserole un peu brûlé dont on ne peut faire un vrai moment de repos ou de contemplation.
 Et ce temps péniblement dégagé nous file entre les doigts : c’est une succession d’instants désordonnés. C’est un paquet de minutes polluées par un défilement d’images trop rapides pour respecter notre horloge intérieure. Les faits se superposent jusqu’à l’excès et saturent notre esprit. Nos décisions deviennent hasardeuses et tout ce qui n’est pas intégré sans effort dans nos plannings dérange comme un cheveu sur la soupe. Le monde et son respect, la terre et son climat se posent en gêneurs d’un temps estropié.

Le grand maudit du matérialisme

En général, proposer une écologie du temps se heurte à un mur d’incompréhension. Le temps est le grand oublié de l’écologie parce qu’il est le grand maudit du matérialisme. Nous pensons comme si le temps invisible n’engendrait pas les tourments de la Nature visible. Comme s’il n’était pas aussi le soutien invisible de nos plus belles réussites. On organise ainsi des colloques entiers sur l’écologie sans s’intéresser au temps. Au mieux, on l’instrumentalise pour prédire que nous ne l’avons plus pour réagir. Bref, on invoque le temps pour créer l’urgence. Mais on néglige son importance et sa souffrance.
 Si l’on veut traiter la pollution de l’espace sans s’attaquer à la corruption du temps, la défaite est assurée : nous qui manquons de certitude, en voilà une pourtant qui ne va pas nous rassurer.
 Quand toutes nos sciences humaines nous rapportent au temps, voilà qu’on se rue pour sauver la planète en l’ignorant. On dénonce l’attaque de la matière, mais on oublie la corrosion de la durée : la Terre existerait sans l’histoire. On peut s’acharner à crier au loup ou calmer le jeu en invoquant de miraculeux retournements, toute cette énergie semble peine perdue tant qu’on ne sonde pas la déformation du temps. Une écologie de la Terre sans une écologie du temps se replie sur elle-même. Elle s’achève en congrès sans lendemain.
 L’espace de cinq minutes, modifions notre usage habituel du temps : intéressons-nous à faire les choses lentement. À marcher par exemple au lieu de rouler. D’un coup, notre rapport au monde évolue vers une harmonie paisible. Le respect naît sans effort. J’ai parlé plus haut de contemplation. Un seul regard contemplatif porté sur la Nature et une évidence jaillit : elle est aussi belle que nécessaire, gardons lui son ordre et sa plasticité. Mais un regard contemplatif, c’est tout le contraire du regard professionnel qui soupèse d’avance le profit. C’est un regard gratuit, pour rien, parce que nous avons le temps, un moment frais, sain, bon comme un pain tout chaud.
 Au réchauffement climatique de l’espace, s’ajoute le raccourcissement du temps. Voilà le fait. Voici ma thèse : la négligence du temps est la vraie cause de la maltraitance de l’espace. Et voici une hypothèse de travail : si nous les entendons, les cloches de nos monastères, rythmant le temps de tous, nous donneront les clefs pour honorer la Maison commune, notre terre en indivision ».

 

 

[1] L'aporie est une impasse dans un raisonnement procédant d'une incompatibilité logique.
[2]  Ludovic Bot, Philosophie des sciences de la matière, L’Harmattan, 2007, p. 167.
[3] Op. cit., note n° 32, p. 174.
[4] Le propos exact de Mgr Ravel est : « Une écologie de la Terre sans une écologie du temps se replie sur elle-même. Elle s’achève en congrès sans lendemain. »
[5] Pourquoi le GIEC n'utilise-t-il pas les méthodes universellement reconnues, comme l'identification des systèmes ? Cet isolement conduit à des lacunes graves consistant à :1/ se limiter à des données portant sur les seules 150 années récentes (IPCC -WG1-AR5 - Chap 10 - Fig. 10.1- p. 107). L’imprécision des reconstructions antérieures ne peut justifier d’occulter 1000 ans d’histoire ; 2/ à inverser des causalités : l’effet « El Niño South Oscillation » est traité comme une cause.
[6] Le GIEC, lui-même, reconnaît « la réduction observée dans la tendance au réchauffement ... sur les derniers 10 ou 15 ans » (GIEC -WG1-AR5 - Chap 9  p. 743). Pourtant la planète n’a pas connu une réduction de combustion des énergies fossiles pendant cette période ! Or Valérie Masson Delmotte, co-présidente du groupe 1 du GIEC reconnait, dans une vidéo publiée par Le Monde le 8 octobre 2015, que, depuis le dernier rapport du GIEC, « 30 articles scientifiques... continuent à essayer de comprendre » ce hiatus. Y parviennent-ils ? Elle reconnaît qu’« on a eu un léger ralentissement de l'activité du soleil » pendant cette période ! Ce serait donc que le soleil a un rôle plus important qu’on ne veut bien le dire !