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2008, 277 p., 20 €

Sylvain Gouguenheim


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Un pavé dans la mare. Contredisant la thèse d’un « islam des Lumières », Sylvain Gouguenheim montre que le savoir grec antique n’a jamais disparu d’Europe et que les Arabes qui traduisirent ces textes n’étaient pas musulmans. L’objet du livre est de tracer la filiation culturelle monde occidental-monde musulman. Sur ce sujet, les enjeux idéologiques et politiques pèsent lourd. Or cet universitaire des plus sérieux, professeur d’histoire médiévale à l’École normale supérieure de Lyon, met à mal une série de convictions devenues dominantes.
On se souvient de la polémique qui a entouré la conférence tenue à l’université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006, par Benoît XVI, alors accusé d’avoir lié islam et violence. Loin de s’adresser au monde musulman, il s’agissait pour le Saint-Père d’aborder les rapports entre foi et raison et de dénoncer le « programme de déshellénisation » de l’Occident chrétien.
Éclairant fort à propos ce débat, l’historien Sylvain Gouguenheim montre, s’il était encore nécessaire, que la qualification d’« âges sombres » ne convient pas à la période médiévale. En effet, l’Europe du haut Moyen Âge ne s’est jamais coupée du savoir grec, dont quelques manuscrits restaient conservés dans les monastères.

Le chaînon manquant

Rappelons qu’en 758-763, Pépin le Bref se fait envoyer par le pape Paul Ier des textes grecs, notamment la Rhétorique d’Aristote. Des noyaux de peuplement hellénophone s’étaient maintenus en Sicile et en Italie (dont Ravenne). Salerne a ainsi produit une école de médecine indépendante du monde arabo-musulman. Enfin, durant les premiers siècles du Moyen Âge, il existait aussi une « authentique diaspora chrétienne orientale ». Car, nous dit l’auteur, si l’islam a transmis le savoir antique à l’Occident, c’est d’abord « en provoquant l’exil de ceux qui refusaient sa domination ».
Assez naturellement, les élites purent se tourner vers la culture grecque, favorisant ces mouvements de « renaissance » qui animèrent l’Europe, de Charlemagne à Abélard. D’ailleurs, avant même que les lettrés ne vinssent chercher en Espagne ou en Italie les versions arabes des textes grecs, d’importants foyers de traduction de manuscrits originaux existaient en Occident. À cet égard, le professeur Gouguenheim souligne le rôle capital joué par l’abbaye du Mont-Saint-Michel où un clerc italien qui aurait vécu à Constantinople, Jacques de Venise, fut le premier traducteur européen d’Aristote au XIIe siècle. Ce monastère serait donc bien « le chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin ». Tout Aristote serait ainsi passé directement du grec au latin, plusieurs décennies avant qu’à Tolède on ne traduise les mêmes œuvres en partant de leur version arabe.
Cet intérêt médiéval pour les sources grecques trouvait sa source dans la culture chrétienne elle-même. Les Évangiles furent rédigés en grec, comme les épîtres de Paul. Nombre de Pères de l’Église, formés à la philosophie, citent Platon et bien d’autres auteurs païens, dont ils ont sauvé des pans entiers. L’Europe est donc demeurée constamment consciente de sa filiation à l’égard de la Grèce antique, et se montra continûment désireuse d’en retrouver les textes.

La clé syriaque

Le savoir grec n’avait pas davantage déserté le monde oriental. Byzance n’a jamais oublié l’enseignement de Platon et d’Aristote et continua à produire de grands savants. Il faut ici saluer l’influence essentielle des chrétiens syriaques, car « jamais les Arabes musulmans n’apprirent le grec, même al-Farabi, Avicenne ou Averroès l’ignoraient ». L’écriture arabe coufique fut forgée par des missionnaires chrétiens qui donnèrent aussi aux Arabes musulmans les traductions des œuvres grecques sur les domaines les intéressant (cosmologie, mathématiques, médecine). Parmi ces chrétiens dits syriaques, qui maîtrisaient le grec et l’arabe, Hunayn ibn Ishaq (809-873), surnommé « prince des traducteurs », forgea l’essentiel du vocabulaire médical et scientifique arabe en transposant plus de deux cents ouvrages — notamment Galien, Hippocrate, Platon. Arabophone, il n’était en rien musulman, comme d’ailleurs pratiquement tous les premiers traducteurs du grec en arabe.
Parce que nous confondons trop souvent « arabe » et « musulman », une vision déformée de l’histoire nous fait gommer le rôle décisif des Arabes chrétiens dans le passage des œuvres de l’Antiquité grecque d’abord en syriaque, puis dans la langue du Coran. De ce point de vue, l’arrivée au pouvoir des Abbassides, en 751, ne constitua pas une rupture fondamentale.
Contredisant la thèse d’un « islam des Lumières », avide de science et de philosophie, l’auteur montre les limites d’une hellénisation toujours restée superficielle. Il est vrai que la Grèce représentait un monde radicalement étranger à l’islam qui « soumit le savoir grec à un sérieux examen de passage où seul passait à travers le crible ce qui ne comportait aucun danger pour la religion ». Or ce crible fut très sélectif. La littérature, la tragédie et la philosophie grecques n’ont guère été reçues par la culture musulmane. Quant à l’influence d’Aristote, elle s’exerça essentiellement dans le domaine de la logique et des sciences de la nature. Rappelons que ni la Métaphysique, ni la Politique ne furent traduites en arabe. Pour l’historien, parler donc à son propos d’hellénisation « dénature la civilisation musulmane en lui imposant par ethnocentrisme ? une sorte d’occidentalisation qui ne correspond pas à la réalité, sauf sous bénéfice d’inventaire pour quelques lettrés ».
Félicitons et remercions l’auteur de n’avoir pas craint de rappeler qu’il y eut bien un creuset chrétien médiéval, fruit des héritages d’Athènes et de Jérusalem. Alors que l’islam ne devait guère proposer son savoir aux Occidentaux, c’est bien cette rencontre, à laquelle on doit ajouter le legs romain, qui « a créé, nous dit Benoît XVI, l’Europe et reste le fondement de ce que, à juste titre, on appelle l’Europe ».
Au lieu de rêver d’un monde islamique médiéval, ouvert et généreux, bienfaiteur d’une Europe languissante et sombre, lui offrant les moyens de son expansion, il faudrait se souvenir que l’Occident n’a pas reçu ces savoirs en cadeau. Il est allé les chercher, parce qu’ils complétaient les textes qu’il détenait déjà. Et lui seul en a fait l’usage scientifique et politique que l’on connaît. Précis, argumenté, ce livre qui remet l’histoire à l’heure est aussi fort courageux.


LUC PINSON




Professeur d'histoire médiévale à l'ENS de Lyon, Sylvain Gouguenheim travaille actuellement sur l'histoire des croisades. Il a récemment publié Les Chevaliers teutoniques (Tallandier, 2008).
 

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