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Afrique : les cultures d’exportation ne nuisent pas aux cultures vivrières Afrique : les cultures d’exportation ne nuisent pas aux cultures vivrières
Jean Flouriot

Parmi les causes supposées des difficultés d’approvisionnements des pays africains, la concurrence entre cultures d’exportation et cultures vivrières revient très souvent : les premières prendraient la place des secondes et notre consommation de café, de cacao ou de coton contribuerait à affamer les populations africaines. Pour en avoir le cœur net, voici quelques observations basées sur les statistiques de l’organisme public Afrisat qui synthétise les données concernant une vingtaine de pays africains francophones. La décennie 90-99 permet de bien saisir les mouvements en cours.

Les pays choisis sont représentatifs des caractéristiques régionales : le Sénégal et le Burkina-Faso sont des pays sahéliens, l’un très urbanisé et l’autre beaucoup moins. La Côte d’Ivoire a misé son développement sur les cultures d’exportation ; elle est le premier producteur mondial de cacao. Le Cameroun est aussi exportateur de café, de cacao et de coton et il appartient à la zone équatoriale.


Le Sénégal va mal

SÉNÉGAL
1990
1999
Accroissement
Urbanisation
Population7 298 4009 278 600+ 27 %40 %
Céréales1 066 000 t 962 000 t - 10 %
dont riz168 200 t 239 800 t+ 42 %
Import céréales 604 100 t (92)858 600 t+ 42 %
Arachides819 600 t764 000 t- 7 %
Export arachides230 200 t (92)155 300 t - 48 %
Source : Afrisat

Au Sénégal, la régression des productions vivrières évolue parallèlement à celle des productions d’exportation. Il faut remarquer cependant la croissance de la production de riz en relation avec le développement des aménagements de la vallée du fleuve Sénégal. Il faut remarquer également la part très importante de la consommation intérieure de l’arachide : 80 % de la production est destinée au marché intérieur.

Le gouvernement sénégalais est sous la pression d’une population urbaine importante et n’a guère fait d’efforts en faveur des milieux ruraux : la migration internationale (vers l’Europe essentiellement, mais aussi dans le commerce en Afrique centrale) est la « porte de sortie » de la population rurale. Sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur s’est considérablement accrue au cours de la période observée.


Burkina : l’un des pays les plus pauvres d’Afrique


BURKINA FASO
1990
1999
Accroissement
Urbanisation
Population9 073 00011 066 600+ 22 %17 %
Céréales1 519 000 t 2 699 000 t + 77 %
dont sorgho751 000 t 1 178 000 t + 57 %
dont mil449 000 t 945 000 t + 110 %
dont maïs258 000 t 469 000 t + 81 %
Import céréales111 300 t 233 900 t + 79 %
Export coton66 000 t 118 200 t + 79 %
Source : Afrisat

Le taux d’urbanisation burkinabé est faible : 17 %. Sa seule source importante de devises étrangères est l’exportation du coton. Les Burkinabés ont fourni massivement la main-d’œuvre du développement des cultures de rente en Côte d’Ivoire. Ici aussi, la migration est la soupape de sécurité de la croissance démographique.

L’observation des statistiques contredit totalement l’assertion selon laquelle les cultures d’exportation chassent le vivrier. La croissance de la production céréalière est parallèle à celle de la culture d’exportation et trois fois plus rapide que celle de la population. Au cours de la décennie, le Burkina-Faso a amélioré la disponibilité par tête de céréales locales passant de 167 kg/tête/an à 243 kg/tête/an. Cette production reste insuffisante pour faire face aux besoins et la croissance des importations est parallèle à celle de la production. On remarquera cependant que les importations de céréales restent inférieures à 10 % de la production nationale.


Côte d’Ivoire : un niveau d’activité économique élevée

COTE D’IVOIRE
1990
1999
Accroissement
Urbanisation
Population11 715 00015 873 000 + 35 %45 %
Céréales1 154 000 t 1 664 000 t + 44 %
dont maïs484 000 t 798 000 t + 64 %
dont riz paddy586 100 t 779 800 t + 33 %
Import riz blanc261 600 t (92)407 000 t + 56 %
Banane plantain1 086 000 t 1 739 700 t + 60 %
Fèves de cacao781 000 t 1 306 000 t + 67 %
Source : Afrisat

La Côte-d’Ivoire connaît une croissance démographique rapide, en partie due à l’afflux de migrants des pays voisins en raison de son niveau d’activité économique élevé. La Côte-d’Ivoire s’étend sur deux zones bio-climatiques : la savane, au Nord, la forêt humide, au Sud. La diversité des productions vivrières est plus grande. Ici encore on observe le développement parallèle des cultures d’exportation et des cultures vivrières à une cadence presque deux fois plus rapide que celle de la population pour la banane plantain (à consommation locale) et le cacao qui sont produits dans la même zone forestière.

L’urbanisation de la Côte-d’Ivoire est importante et l’importation de riz vient compléter la production locale. La proportion entre production locale de céréales et importation ne se modifie que très peu pendant la décennie observée.


Cameroun : la culture vivrière l’emporte

CAMEROUN
1990
1999
Accroissement
Urbanisation
Population11 530 00014 859 000 + 28 %50 %
Céréales1 110 500 t (92)1 197 800 t + 7,8 %
dont maïs531 000 t (92)854 500 t + 60 %
Banane plantain958 000 t (91)1 331 800 t + 39 %
Manioc1 622 000 t (91)2 814 600 t + 73 %
Fèves de cacao110 000 t (91)125 000 t + 13 %
Import végétaux 221 400 (92)453 100 t + 104 %
Source : Afrisat

La situation camerounaise est très proche de celle de la Côte-d’Ivoire. Le pays se partage entre deux zones climatiques mais la majorité de la population vit dans la zone forestière, au Sud. La place des céréales dans la consommation des populations camerounaise est beaucoup plus faible et la progression de la production est inférieure à celle de la population. On notera cependant, comme dans les pays précédemment observés, la croissance très rapide de la production de maïs. En revanche, les productions de banane plantain et de manioc qui pourraient être concurrencées par le cacao ont une croissance beaucoup plus rapide que celui-ci et beaucoup plus forte que celle de la population.

Les paysans camerounais s’intéressent davantage à la production vivrière dont ils vendent une partie au Nigeria et au Gabon qu’à celle du cacao (au grand dam du gouvernement qui ne contrôle que celle-ci). Ceci n’empêche pas des importations de produits végétaux (essentiellement des céréales) liées à un fort taux d’urbanisation.

***
Ces quelques exemples contredisent la liaison « cultures d’exportation/crise alimentaire », dont même le ministre de l’Agriculture Michel Barnier s’est fait récemment l’écho dans un article du Monde (12/05/08). Les deux types de culture ne s’excluent pas. L’exemple camerounais montre même que le vivrier l’emporte quand il rapporte. Le ministre serait donc soumis à la désinformation idéologique destinée à susciter une fois de plus le « sanglot de l’homme blanc ». Si les prix des produits agricoles montent, ce n’est pas à cause de la production du café, du coton ou du cacao, mais parce que la production mondiale est devenue insuffisante, parce que les politiques agricoles des pays de la faim ne sont pas à la hauteur de la croissance de leur population.






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