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15 janvier Culture
Un grand film : “Into the wild”, l’appel de la vérité Un grand film : “Into the wild”, l’appel de la vérité
Hélène Bodenez

Christopher McCandless jette, un beau jour de plein soleil, sa vie en l’air, comme lors de la remise de son diplôme, il avait jeté en l’air sa toque d'universitaire. Il quitte tout. Tout, promesse de carrière brillante, milieu familial aisé ; il s’affranchit d’un matérialisme étouffant dans une société de l’avoir, société des « choses », société qui, à force de « besoin d’avoir des besoins », lui apparaît monstrueuse et absurde. Pas de portable non plus, pas d’argent, pas de papiers.

« Born in 68 »

C’est prémédité : il fait don de tout ce qu’il possède, soit plus de 24.000 dollars, à une société humanitaire œuvrant contre la faim dans le monde, puis refuse de remplacer sa vieille Datsun d’occasion pour la nouvelle Cadillac que ses parents en mal de paraître voulaient lui acheter. Et le moment venu, sac au dos, en « roi de la route », « cuir » parce qu’il marche avec des chaussures en cuir contrairement à ceux qui vagabondent sur « pneumatiques », il se lance, pendant plus de deux ans, par monts et vallées, fleuves et rochers, en quête d’une destination bien personnelle représentée par l’inhospitalière mais ô combien grandiose Alaska.

Ce film réalisé par Sean Penn, offre une quête métaphysique de sagesse, une option préférentielle pour la vérité, une cure par la nature : c’est ainsi que le protagoniste original de ces deux heures vingt de film arrivera enfin à assumer son vrai nom, à devenir ce qu’il est. Jusqu’à en payer le prix fort. Extravagant personnage, à n’en pas douter, que ce jeune né en 1968, parfaitement finalisé et déployant tant de détermination pour aller au bout de son désir et jouant son va-tout.

Cette histoire est une histoire vraie.

Est-il idéaliste rêveur, ce bohémien sympathique se cachant sous la fausse identité d’Alexander Supertramp (super vagabond) et voulant effacer toute trace de sa fugue ? Sans doute, mais plus encore, « extrémiste ». Tourmenté par une soif brûlante de lumière, il va, jeune présomptueux, essayer d’étancher sa quête dans une nature fusionnelle et purificatrice ; c’est peu de dire qu’il entre vraiment en communion avec elle. Superbe et généreuse, mise en valeur par une caméra agile et audacieuse, elle offre aux spectateurs de rares images de pittoresque et de beauté, des paysages aux espaces exceptionnels, des bêtes sauvages fascinantes.

Changement de point de vue

Au gré des rencontres humaines de Chris, des tranches de vie partagées — un couple de hippies complexe, un fermier primaire mais solidaire, une toute jeune fille grattant la guitare, mais surtout un vieux militaire douloureux, croyant en Dieu, qui irait jusqu’à l’adopter — notre jeune utopiste « change de point de vue », lui qui croyait que la vérité ne se trouvait pas au cœur des rapports humains. La tentation du repli absolu a été grande, la liberté lui paraissant tellement délectable.

Si la nature bonne a été sa protection et le livre dans lequel il a lu son humanité, c’est pourtant perfide et cruelle, qu’elle le révèlera tout à fait à lui-même. C’est là, qu’ultimement se dessine l’intelligence du film. Relisant la définition de Tolstoï avec laquelle il semblait définitivement d’accord, Chris avoue enfin qu’il n’y a de bonheur que partagé.

D’autres rencontres ont lieu évidemment dans cette Amérique contrastée qu’il traverse, entre communauté de nudistes et couple de touristes nordiques, impudiques insensés. À chaque fois, volontairement choquantes, ses scènes permettent pourtant de mettre en valeur la pureté des intentions de Chris. Sans les mépriser, il rencontre ces produits frelatés d’une société dégénérée ; sans les rudoyer, il avance au large, et les laisse à leur superficialité dérangeante.

Si Sénèque a pu dire que voyager n’était pas guérir son âme, jamais démenti plus cinglant n’a été apporté : nous faisons un bout de chemin avec un héros brûlant et sensible, en mal de filiation, en mal de père… nous le voyons avec ce vieux monsieur lui livrant à la fin, en père précisément, une des clés du bonheur : « Quand on pardonne, on aime »…
Nous vibrons émus de le voir enfin, dans un flash juste avant la mort, réconcilié dans les bras de ce père de la terre qui lui a fait tant de mal… Nous envions surtout cette réussite essentielle, après la souffrance sordide, de la grande rencontre avec Dieu le Père qu’il remercie en disant qu’il a été heureux : non, il n’y a pas d’idéalisme ici, mais le réalisme profond d’un itinéraire, que certains mettent souvent toute une vie à faire et que Chris McCandless obtient de haute lutte et à marche forcée à vingt-quatre ans.

Tragique chemin de Canossa

C’est bien de rédemption et de restauration qu’il s’agit dans ce film : salut de ceux qui rencontrent Chris. Cherchant à faire la vérité, il la fait advenir aussi chez les autres. Le couple hippie se reconstruit, le vieux militaire au regard humide retrouve un fils dans ces yeux qui croisent son chemin, lui dont la famille s’est éteinte tragiquement. Les parents de Chris en proie à une douleur indépassable se réconcilient et se « rapprochent ». Tragique chemin de Canossa.

Entre narration enchâssée, acteurs magnifiques, scènes éclatantes mais aussi scènes très éprouvantes, Into the wild est un grand film. « À la gloire, à l’argent... je préfère la vérité », annonce l’homme qui sanglera ses reins d’une ceinture de cuir gravée de tous les épisodes de sa quête. La rencontre est sponsale. (Pour adultes.)

H. B.



Into the Wild
Film de Sean Penn avec Emile Hirsch et Vince Vaughn
www.intothewild.com
En salles depuis le 9 janvier





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