APRÈS LE FILM "AMEN" : LA VÉRITÉ SUR GERSTEIN, LE HÉROS PAR QUI LE SCANDALE ARRIVE
Article rédigé par Christine Sourgins, le 15 mars 2002

DECRYPTAGE,[DECRYPTAGE/analyse] — Le film Amen relance une vieille affaire. Rappelons les faits. À sa mort, en 1958, le pape Pie XII est encensé unanimement pour son rôle pendant la guerre : Golda Meir, Einstein, et de nombreuses personnalités juives lui rendent un vibrant hommage.

En 1961, une pièce de théâtre (qui est reprise par le film de Costa-Gavras) va complètement retourner l'opinion contre Pie XII, c'est le fameux Vicaire de Rolf Hochhuth. L'époque est à la guerre froide et une manipulation de la Stasi, la police de l'Allemagne de l'Est, est souvent évoquée (1).

Quelles ont été les raisons du succès de la pièce d'Hochhuth ? Le Vicaire repose en effet sur une histoire effarante mais vraie, l'aventure de Kurt Gerstein. Gerstein est allemand, chrétien fervent et protestant convaincu, il ne supporte pas le régime nazi. Quand sa petite cousine, handicapée mentale, lui est ramenée en cendre, Gerstein qui trouve ce décès (et d'autres) fort suspect, conçoit un plan des plus audacieux. Pour dénoncer les nazis il doit les espionner : il décide d'adhérer au Parti et d'entrer chez les S.S. ! Pour faire oublier son passé d'opposant (arrêté et interné plusieurs fois) il a pour lui d'être un brillant ingénieur. Pendant toute la guerre l'oberstürmführer Kurt Gerstein, qui a fini par découvrir ce qu'est la " solution finale ", essayera de saboter tant qu'il peut et surtout d'avertir les alliés. Il escomptait beaucoup de sa visite au nonce apostolique à Berlin en 1942. Et c'est en se fondant sur le témoignage de Gerstein qu'on dit aujourd'hui (un peu rapidement) que l'Église avait été avertie, donc que Pie XII savait, qu'il n'a rien dit et que c'est criminel !

Il faut lire les 450 pages que Pierre Joffroy consacra à Gerstein dans l'Espion de Dieu, La passion de Kurt Gerstein, rééditée chez Seghers en 1992. On comprend alors la tragédie de Gerstein. D'abord son témoignage sur les camps est si terrible que ses propres amis hésitent à le croire (p. 257) ! Face à ce genre de révélations les diplomates d'alors sont septiques : " Le seul qui nous ait cru immédiatement fut l'ambassadeur d'URSS. " Est-il plus humain, plus intelligent que les autres ? " Il savait, lui, que le massacre d'une population entière était chose possible " note le biographe (p. 263) : seul un totalitarisme pouvait en comprendre un autre.

Pire, le fait que Gerstein soit connu comme nazi a constamment décrédibilisé ses révélations. Gerstein écrira lui-même qu'il a été éconduit dès qu'il a décliné son identité d'officier SS à la nonciature. Il ne rencontrera finalement qu'un secrétaire de l'évêque de Berlin. Celui-ci ne pouvait que se méfier de ce SS qui colportait d'aussi graves accusations : qui était-il ? un provocateur, un agent double ? De son échec, de sa descente en enfer pour rien ou presque, Gerstein en témoigne implicitement en se suicidant à la fin de la guerre. Avant de mourir il laisse un rapport célèbre (p. 409) : il y renouvelle toutes ses révélations sur les atrocités des camps ; signale son intervention auprès d'un diplomate suédois qu'il pense avoir été fructueuse (or ce même diplomate en 1966 niera qu'il y eut des résultats — cf. p 257). Gerstein rapporte aussi ses tentatives auprès de la hiérarchie catholique mais ne met nullement les réserves de celle-ci en accusation. Hochhuth et son Vicaire s'en chargeront, en attendant Costa-Gavras.

La ficelle est simple mais terriblement efficace : prendre ses aises avec l'histoire, sous prétexte de liberté d'expression... tout en prétendant sans vergogne apporter une contribution au débat historique ! C'est ainsi que dans le film, le personnage-clé du jésuite est inventé : c'est donc mettre la fiction au coeur de l'oeuvre et lui subordonner l'Histoire puisque Gerstein, personnage authentique, est montré présent à Rome ce qui historiquement est complètement faux ! Et plus le film est plastiquement réussi plus il sape la vérité car pour le grand public, c'est émouvant donc c'est vrai !

Les martyrs chrétiens victimes du nazisme, catholiques ou protestants, n'ont apparemment pas droit au devoir de mémoire, ils sont constamment occultés par les médias qui préfèrent détourner la Croix en croix gammée. Costa-Gavras se défend de chercher la provocation et c'est peut-être vrai. Car l'enjeu est plus profond : la culpabilisation de la mémoire chrétienne.

(1) Histoire du Christianisme magazine, N°7, mai 2001 " Pie XII, pape de Hitler ? " Voir aussi le dernier numéro de ce bimestriel, N°9, " La Shoah et Pie XII : les trois tentations de Costa Gavras. "