Ne croirait-on pas que cette affaire sort tout droit  d'une  bande  dessinée de Lauzier, le persifleur  impitoyable de la  génération de mai 68 ! On aurait tort d'imaginer que le traumatisme profond éprouvé par le parti socialiste à la suite de l'affaire Strauss-Kahn tienne au seul fait d'avoir perdu son meilleur candidat à la  présidentielle. D'ailleurs, beaucoup d'observateurs, y compris dans son camp, pensaient qu'il ne se présenterait pas : déjà avant l'affaire de New York, la silhouette lasse et l'air blasé de l'ancien député de Sarcelles n'étaient pas  ceux  d'un candidat à la présidence. Non le choc, pour une certaine gauche, est plus profond.

Dominique Strauss-Kahn était, après trente ans d'idéologie libéral-libertaire, la figure emblématique de ce qu'est devenue  la gauche soixante-huitarde, cela  au degré le plus accompli, à un niveau dont ses camarades rêvaient sans espérer jamais l'atteindre.

Dans une société qui valorise l'absence de  complexes  (autre nom de l'antique scrupule ?),  il  avait dépassé depuis longtemps  ceux que pouvaient avoir les gens de droite par rapport au sexe (non que la droite soit plus vertueuse  sur ce chapitre ; elle est simplement  plus honteuse) et ceux que pouvaient avoir les gens de gauche vis -à -vis de l'argent.

On ajoutera que,  par ses fonctions passées et récentes, Strauss-Kahn enlevait à la vieille gauche un autre de ses complexes ; celui de ne pas être  compétente en économie. Qu'importe que l'ancien directeur du FMI  n'ait rien prévu de la crise : il était,  par son savoir  supposé,  le preuve vivante qu'on pouvait combiner ce que toute une  génération  de militants s'était  obstinée à chercher sans le trouver : être de gauche et économiquement crédible, comme l'avait été en sont temps, croyait-on,  Mendès-France.

D'une certaine manière,  Dominique Strauss-Kahn incarnait pour  la génération post-soixante-huitarde, acquise à la morale  (ou l'a-morale ?), libertaire  et  convertie aux valeurs de l'argent, l'homme accompli, comme avait pu l'incarner pour les hommes de la Renaissance l'Hercule de   Michel Ange !

On ajoutera que cette gauche qui avait commencé par manifester contre l'impérialisme américain au Vietnam (nous ne savons pas si DSK l'a fait, mais qu'importe !) finit dans le culte de l'Amérique : dans la presse, le barreau, les hautes sphères de l'Etat, elle prêche depuis trente ans pour que la France  moisie  se modernise – entendez s'américanise : une revendication qui, il faut bien le dire, a largement déteint sur la droite. La découverte de l‘impitoyable système judiciaire américain – pour de vrai et non  dans une série policière – a dû, sur ce chapitre aussi, en refroidir quelques uns !

Libéral et libertaire

Libéral et libertaire, Dominique Strauss-Kahn l'était plus que quiconque. De gauche, antiraciste, antisexiste, anti tout ce qui est mal aujourd'hui etc., il présentait une figure  politiquement correcte sous tous  les rapports - en  parfaite harmonie avec son actuelle épouse qui avait été longtemps,  sur les écrans français, la grande prêtresse de cette nouvelle orthodoxie.

Qui  a oublié le rire carnassier et la  morgue  hautaine  dont, de la tribune de l'Assemblée, il accabla,  lors du débat sur le Pacs, la pauvre Christine Boutin ? L'homme  sans complexes face à la femme coincée, la souveraineté d'un expert international face à la petite provinciale à principes !

Se trouvant en même temps  à la tête de la plus importante des institutions financières internationales – et, accessoirement, d'une  des grandes fortunes de France -, Dominique Strauss-Kahn n'était-il pas paré pour tous les triomphes : et pourquoi pas, pensaient certains, pour la présidence de la République ? Même si on pouvait se douter que tant de succès feraient, problème judiciaire ou pas, assez de jaloux pour être en fin de compte un point faible électoral : quitte à être à contretemps  de l'opinion dominante,  nous ne  sommes pas loin de penser, en effet, malgré les sondages, que Sarkozy a perdu son opposant le plus facile à battre !

Et patatras : voilà qu'à Time square, la place la plus branchée du monde, tout s'effondre.

Nous parlions de mai 68 : je pense à  ce militant   trotskiste, activiste infatigable, mais pas autant que son frère qui, sur tous les terrains, le remplissait de complexes par ses surenchères, jusqu'au jour où le dit frère  disjoncta  et  se retrouva à l'asile. Le choc fut rude.

Il est rude aussi aujourd'hui pour une certaine gauche, passée sans transition de l'internationalisme prolétarien au mondialisme économique et financier.

Pourra-t-on encore, après l'affaire  Strauss-Kahn, sur la culpabilité duquel nous ne nous prononçons évidemment pas,  proposer encore l'idéal de  jouir sans entraves  ? Ce n'est pas sûr.

L'esprit libertaire ainsi remis en cause, le libéralisme économique (disons l'ultralibéralisme)  le sera-t-il à son tour ?

Il aurait dû l'être à la suite de la crise de 2008. Or il  l'a été en définitive si peu. En attendant que le culte de l'argent, comme celui du sexe, aboutisse un  jour, lui aussi à Rikers Island. Mais ce n'est peut-être  pas  pour tout de suite !

 

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