PARIS, 15 mars 2002, [DECRYPTAGE/Communiqué] - Un groupe de réflexion et de propositions, créé en 1998, constitué de personnes ayant connu la rue et l'exclusion, ont adressé le 12 mars 2002 une lettre ouverte aux candidats à l'élection présidentielle.

On meurt aujourd'hui en France des conséquences de la rue à 42 ans en moyenne (selon estimations). Pour faire face à ce problème qui concerne l'ensemble de la société française, ils réclament une autre politique que l'urgence sociale quand il est déjà trop tard, et la création d'un ministère chargé de l'exclusion.

Voici le texte de la lettre ouverte adressée aux candidats :

" Les gens de la rue n'écrivent pas d'habitude de lettre ouverte aux candidats à l'élection présidentielle. Car on se sent nus, jugés, on préfère s'enfermer dans notre carapace.

Certains se laissent mourir dans la rue. Pour eux, on a l'impression qu'on ne peut plus rien faire. Ils vivent dans le passé, c'est comme s'ils n'avaient plus d'avenir, à part le caveau à décomposition rapide qu'on leur offrira au cimetière parisien de Thiais. Quand on en est là, les gens autour de nous n'existent plus, on ne les voit plus, on a trop honte de ce qu'on est, on se compare au passé au lieu de penser au futur.

Mais on ne peut pas reprocher à quelqu'un qui en est là de ne pas faire ce qu'il faut pour s'en sortir car à ce point là, c'est déjà trop tard : si tu n'as pas d'espoir, tu meurs. On meurt de la rue aujourd'hui en France. A 42 ans en moyenne.

On attend que les gens soient au bout de tout pour leur demander d'être coopératifs, d'être vaillants, d'avoir " une réelle volonté d'insertion ". Mais si on en arrive là, c'est aussi faute d'une réelle volonté politique, de vrais choix politiques qui prennent les choses à la racine avant qu'il soit trop tard, avant qu'on soit dans l'urgence. Parce que quand tu as connu ça, tu en gardes des empreintes à vie, tu ne l'oublies jamais.

On ne peut pas tout attendre non plus des associations qui s'occupent des SDF. Comme elles reçoivent leurs subventions de l'Etat, elles ne sont pas assez militantes.

Ce que nous réclamons, c'est C'est d'être traité comme des citoyens à part entière et non comme des exclus.

Nous voulons donc faire quelques propositions pour une politique non plus de l'urgence, mais de la prévention.

1/ Le RMI a dissocié le revenu du travail. Le problème, ce n'est pas le revenu, c'est l'inactivité. Le RMI fabrique des générations entières de personnes qui ne travaillent plus. Plutôt que de donner 2600 F par mois à quelqu'un pour ne rien faire, il vaut mieux lui donner le double et lui donner en même temps un métier, ou une occupation s'il ne peut pas travailler.

Le CES est parfois une bonne solution pour ceux qui ne peuvent travailler qu'à mi-temps. Mais à condition qu'il y ait une suite. L'Etat est le premier profiteur des CES. Il embauche des gens pas cher et au bout de 18 mois, il les jette dehors sans s'occuper de ce qu'ils deviennent.

Aujourd'hui, nous avons un ministère de l'emploi et de la solidarité. Cela montre bien qu'on ne considère la solidarité que comme une contre-partie du travail.

Mais ce n'est pas parce que tu as du mal à rentrer dans le marché du travail que tu n'as rien à donner à la société. Le problème de l'exclusion n'est pas seulement un problème économique.

2/ La priorité, c'est la santé. Quand quelqu'un veut sortir de la rue, la première démarche qu'il doit faire, c'est de s'occuper de sa santé. Les gens de la rue sont tous très esquintés. Ils sont fatigués, souvent alcoolo ou avec d'autres problèmes. Les gens de la rue devraient avoir droit à un accès prioritaire à la santé et à un suivi personnalisé

Quand il y a un attentat, on met tout de suite en place des cellules de soutien psychologique pour les blessés et même pour les familles. Ça devrait être pareil quand tu tombes à la rue. Quand on récupère quelqu'un dans la rue ou dans le métro ou dans une gare, qu'au moins il y ait quelqu'un pour l'écouter. Peut-être qu'il aura un déclic. Il faut que le gars comprenne ce qui lui arrive, qu'il se comprenne et qu'on le comprenne. Mais si tu ne comprends pas ce qui t'arrives, tu te bloques, tu t'assois par terre et tu commences à boire un coup. Si on te laisse un an comme ça, même deux ou trois mois, le mal n'ira qu'en s'empirant.

L'essentiel quand tu es à la rue, ce n'est pas qu'on te propose un hébergement d'urgence dans un foyer déshumanisant et humiliant et d'aller bouffer à droite à gauche. L'essentiel, c'est qu'il y ait une présence humaine, qu'on t'écoute et qu'un accompagnement réel te soit proposé dans la durée. C'est qu'on accepte tes rechutes et accueille ton désir de t'en sortir.

3/ Après la santé, la deuxième priorité c'est le logement. On ne va pas remettre quelqu'un en bonne santé à la rue, comme on le fait actuellement. On ne va pas non plus lui demander en sortant de l'hôpital d'aller au boulot. On va lui dire : tu vas avoir un logement avec un vrai suivi. On va lui faire des propositions concrètes pour qu'au bout de quelque temps, il ait tous les atouts en main : une bonne santé, un logement et un travail ou une occupation.

Tels que les foyers d'urgence sont conçus, c'est impossible qu'il y ait de la sécurité. On a peur de se faire agresser. Les vols sont fréquents parce qu'il n'y a pas de surveillance. On est comme des colis qu'on entrepose pour la nuit mais le lendemain, on en est au même point. Beaucoup de foyers sont encore plus déstructurants que la rue car en plus tu y perds ta liberté et ta dignité.

Dans les foyers d'urgence, il manque la durée et un accompagnement performant. Il faut créer des petites structures pour faciliter l'accueil, l'hygiène, le respect, la sécurité. Il faut changer l'accueil d'urgence.

Nous réclamons des petites structures belles et accueillantes où on pourrait rester plus longtemps que les 7 jours du SAMU social ou les 15 jours d'autres foyers.

Il faudrait pouvoir fermer sa chambre pour être sûr de ne pas se faire voler. La sécurité pour nous, cela veut simplement dire qu'on peut dormir sans crainte. La sécurité, c'est du respect, pas de la répression.

Quand on a pas de propositions à faire pour une société où chacun trouve sa place, on parle de sécurité. Quand tout va mal, on ne sait plus rien faire que de la répression.

Dans les foyers, il faudrait du personnel compétent qui veille à la sécurité de chacun et quelques règles simples que tout le monde puisse respecter. On ne peut instaurer l'autodiscipline que quand les gens se sentent concernés et non diminués d'une façon ou d'une autre.

Quand on est à la rue, on agit et on pense pour toi. On dit ce qui est bon pour toi. Mais les gens de la rue sont des citoyens, des êtres humains à part entière. Etre toujours dans la dépendance des autres qui décident pour toi, c'est quelque chose qui détruit. Il faut trouver les moyens pour que les personnes de la rue retrouvent leur pleine citoyenneté. Il faut écouter les gens de la rue et les impliquer dans les décisions qui les concernent.

Trouver des solutions pour sortir de l'urgence implique des vrais choix politiques. L'urgence, c'est une manière de ne pas répondre aux problèmes de la rue. Tant que le problème de l'exclusion ne devient pas une priorité politique, c'est toute la société qui va mal. L'exclusion concerne la société toute entière.

Si on meurt encore aujourd'hui de la rue en France, c'est parce qu'on ne traite pas le problème de l'exclusion comme une question à part entière, dans toutes ses dimensions, santé, logement, travail. C'est pourquoi nous demandons un ministère spécial pour s'occuper du problème de l'exclusion.

Daniel, Max, Fabrice, Frédéric, Jean-Yves, Cécile, Marcel, Bernard, Daniel, Christian, Marie-Pierre, Mikel ont participé à la rédaction de ce texte.

Paroles de la Rue. Association Aux Captifs, la Libération, 151 rue du Chemin Vert 75011 PARIS. Tél. 01 56 02 62 22 ou contact@paroles.org

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