FN

Il fut l'heure d'Éole, l'antique régisseur des vents. Bienfaisant pour les voyageurs, il alimentait alors la passion des premiers colons. Il souffla fort et longtemps ; puis il tourna : dorénavant il venait du Sud. La France perdit l'Algérie et les Algériens gagnèrent la France. Mais à son paquebot, le Front National hissait la dernière voile. C'était en 1972. D'abord battu de tout vent, le navire semble devenir abordable.

Le Front méprisé par l'arrière

La mise au ban immédiate 

Au cours d'un congrès bigarré de l'Ordre Nouveau, le 5 octobre 1972, les diverses tendances de la droite nationale s'unirent pour préparer les législatives de 1973 au sein d'une structure appelée le Front National pour l'Unité Française. Il y avait là des anciens résistants (Georges Bidault était  le successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil National de la Résistance) et des anciens « collabos », des anciens de la milice (François Brigneau) et de la division Charlemagne (Pierre Bousquet), des jeunes d'Occident (Dominique Chaboche) et du GUD (Alain Robert), etc. : tous putschistes de cœur, patriotes avant toute chose et anticommunistes primaires[1]. Les fascistes romantiques, les Gaulois idolâtres, les enfants de la Révolution et quelques traditionalistes intransigeants, ennemis de toujours, se réunissaient devant l'urgence de la situation et désignaient Jean-Marie Le Pen comme chef de la résistance nationale.

Cette assemblée suscita, en son sein, une sorte de réflexe myotatique : l'étirement « pluriel » devait être compensé par une contraction : l'anticommunisme. Cet anticommunisme sera organique, presque involontaire, et donc d'une violence incontrôlable. Il est le coup de pied automatique qui suit la tape sur le genou ; coup de pied au tibia du non moins violent – mais bien mieux introduit depuis la fin du régime de Vichy – parti des « 4000-fusillés-au-maximum » qui a tout de suite pris en grippe ce parti qui lui était résolument farouche.

Pourtant, l'Ordre Nouveau n'était pas, lors de sa création (disons, fin 1930 avec l'arrivée de Arnaud Dandieu et Robert Aron), si éloigné de certaines thèses socialistes : Dandieu, tête pensante du groupe, lut beaucoup Proudhon et écrivit dans Europe, revue marxisante et pacifiste. Néanmoins, ce mouvement préconisait un ordre nouveau, comme son nom l'indique : il dérangeait donc l'oligarchie en place, et ce, bien plus que les pseudo-communistes qui soutinrent l'ancien propagandiste de Combat, François Mitterrand, en 1974. 

Le Front National était le bouc émissaire parfait. Non seulement il était le mouton noir, car différent, d'un système qu'il critiquait mais il pouvait facilement être affublé de tous les avis négatifs que communistes & étudiants avaient arrêtés et imposés à la France de l'après-guerre. Tout naturellement, aucune de ses idées ne fut reçue avec curiosité et bienveillance. Au contraire, elles ne suscitèrent qu'amalgames et mépris.

Des amalgames et du mépris

La violence des débats d'alors occulta le programme, élaboré pour les législatives de 1973, intitulé Défendre les Français, qui est généralement résumé en sept points :

1. Le régime présidentiel doit être équilibré par une assemblée élue au scrutin proportionnel ;
2. La dénonciation des accords d'Évian de 1962 et l'indemnisation des rapatriés considérée comme un préalable à la politique d'aide à l'étranger ;
3. Une réglementation très stricte de l'immigration ;
4. La suppression du service militaire obligatoire remplacé par un service volontaire de six mois et une armée de métier ;
5. La défense du commerce et de l'artisanat ;
6. Une politique d'aide à la famille qui comporte plusieurs mesures, en particulier des allocations spéciales et des dégrèvements fiscaux ;
7. La dépolitisation de la fonction publique, en particulier celle de l'enseignement avec l'abrogation de la loi Faure.

C'est un programme si lisse qu'il en est presque télévisuel, cathodique ; si lisse qu'il en devient louche. Le Front National cède à la démagogie poujadiste ou représente respectueusement le peuple, c’est selon. Le parti de Jean-Marie Le Pen sera poursuivi jusqu’à aujourd'hui par cette réputation de populisme, attribuée avec mépris. Pourtant, le Front National était alors le seul parti, à contre-courant, à réclamer avec force ce qui est devenu une évidence pour la plupart des électeurs de droite : une réglementation très stricte de l'immigration. Cette idée de toute « bien-pensance » est-elle populiste ? C'est une question qui mérite d'être posée,  mais sûrement pas d'être résolue en un revers de manche dédaigneux, surtout par des partis qui réussissent à ameuter la majorité du peuple et qui n'ont le droit qu'à l'euphémique « démago » en place de l'odieux « populiste ».

L'immigration est un problème extrêmement neuf. Le monde d'hier, l'Europe qui vit la jeunesse du Viennois Stephan Zweig, ne connaissait (presque) que circulations individuelles libres (l'écrivain voyageait dans toute l'Europe et même aux Indes sans passeport) et invasions barbares (qui, chaque fois, réclamaient les armes). L'immigration actuelle, plus massive que l'invasion, moins belliqueuse, souvent motivée par le même intérêt financier et le même désir d'une vie nouvelle que les grands départs familiaux, n'a pas de remède éprouvé par la coutume ou vérifié par la religion. Or en ce sanglant XXème siècle, seules les guerres et les puissantes ligues des années 30 mirent à l'honneur les frontières. Ainsi, la réduction de l'immigration est associée, dans l'inconscient collectif, aux « événements » de février 1934 en France et en Autriche, à la montée du national-socialisme en Allemagne, à l'organisation de mouvements de jeunesse en Italie ou en Espagne, au réarmement progressif de l'Angleterre. Pourtant, c'est bien l'angélisme qui présidait dans les conseils d'alors qui laissa la Belgique se faire envahir : la parole et le droit ne suffisent à protéger une frontière, les Allemands ne se sont pas gênés. L'immigration, donc, est un problème nouveau auquel seuls des mouvements fascistes, réactionnaires, violents, antiparlementaires, antijudaïques, anticommunistes, anti-Société-des-Nations – ou presque – ont apporté des réponses. Sa réduction est donc considérée, très largement inconsciemment, comme un manque de confiance agressif plutôt qu'une défense humaniste (des pauvres qui souffrent déjà dans les frontières, d'un mode de vie fondé sur une culture propre et même de la confiance accordée à celui qui voyagerait par intérêt culturel – et non financier).

N'était-il pas alors facile de prendre la priorité  (devenue « préférence ») nationale pour du racisme ? Ou de s'insurger à chaque bon mot de Jean-Marie Le Pen plutôt que d'en rire ? Chacun sait que l'indignation est rarement réfléchie et toujours sélective. En tout cas, elle n'est pas chrétienne. A cet effet, Bernanos disait, dans Les enfants humiliés, « Qui s’indigne ne peut échapper à la contrainte torturante de l’examen particulier, dont la conclusion lui sera toujours défavorable, puisque l’indignation n’est rien si elle n’est le cri spontané d’une conscience outragée par le scandale et qui ne se sent pas la force de se consommer tout entier, à l’exemple des saints et des héros, dans la prière ou dans l’action. Si Notre Seigneur ne s’était indigné contre les pharisiens, j’écrirais volontiers que l’indignation est un signe de faiblesse, mais quoi ! nous savons bien que ce qui crie en nous n’a pu retenir son cri, nous souhaiterions que cette part douloureuse de notre être gardât le silence par vertu, nous ne la désirerions pas inerte et passive sous l’aiguillon du mensonge. Dieu veuille que nous regardions un  jour l’injustice d’un regard assez lucide, assez pur, de part en part, pour l’accepter sans la subir. ». Si l'indignation poursuit le Front National, c'est qu'il dit les scandales contre lesquels nous ne luttons pas: le scandale de la diminution de la liberté, le scandale du traitement des immigrés, le scandale de l'insécurité, le scandale d'un pays décadent, et le scandale, surtout, de notre peur de l'autre. Le Front National les exhume des profondeurs de nos consciences, ces peurs qui troublent bien plus nos sommeils que le revenu mensuel de Martin Bouygues. Mais nous n'y toucherons pas car nous n'en avons pas la force. C'est le « temps du sommeil », comme disait Brasillach d'une autre époque, mais qui est en fait la nôtre car elle est de celle qui précède toute guerre.[2] Cette indignation qui au fond, repose sur une situation nouvelle que nous aurions tous préféré éviter, s'est vite épanchée dans l'amalgame, lequel est plus simple que la réalité. Comme sa mère, l'amalgame est rarement réfléchi et toujours sélectif. Il évite toute réflexion inconfortable. Il permet de rassurer la « bonne foi ». Il empêche la douloureuse conversion. Alors, « pas d'amalgame, surtout pas ! »[3]. 

De nombreuses enquêtes, parfois infiltrées, toujours exclusives, firent donc état du racisme, du sexisme ou de l'antisémitisme du Front National quand elles avaient seulement entendu calembredaines ou gaudrioles. Pourtant, Jean-Marie Le Pen a expliqué à maintes reprises qu'il avait perdu son œil à la suite d'une cataracte contractée lors d'une bagarre électorale, en 1958, pour défendre Ahmed Djebbour[4]. Un nom qui n'est pas franchement de souche. Il va d'ailleurs soutenir la candidature de ce Français de confession musulmane. Élu député d'Alger en 1958, il sera, grâce au soutien de Jean-Marie Le Pen, le premier député musulman de France ! « Ses partisans soulignent quant à eux que son équipe comporte des personnes d'origines diverses, de confession juive comme Jean-Pierre Cohen, d'origine maghrébine comme Farid Smahi, ou antillaise comme Huguette Fatna. Ils affirment aussi qu'une partie de la communauté juive de France se serait rapprochée de ses idées, ressentant une pression de l'antisémitisme en France dont la responsabilité serait à imputer en partie à l'immigration musulmane que Jean-Marie Le Pen estime responsable de nombreux maux.»[5]

Le contre-front médiocratique

Il suffisait, jadis, d'entretenir la confusion. En 1974, Jean-Marie Le Pen, candidat fringant d'un parti tout neuf, ne récoltait que 0,75% des suffrages. Il était facile de qualifier « d'extrême » un parti si marginal. Que cette qualification subsistât après la réussite de 1986 était un réel coup de force. Comme tout coup de force, il était organisé.

En 1986 se tenaient les premières législatives par scrutin proportionnel : 35 députés FN[6] arrivent au parlement. Quelques inquiets s'avisèrent alors de rappeler (notamment aux représentants de l'Union pour la Démocratie Française ou du Rassemblement Pour la République) dans un article du Monde[7],  daté du 26 mars, le serment juré au B'naïB'rith[8] de ne faire aucune alliance avec le Front National. Un cordon sanitaire était déployé autour du FN.

Dans les années 90, le Front National fit de plus en plus parler de lui. Le départ de Bruno Mégret en 1998[9]affecta durablement le parti. Depuis, selon Ambrogio Riva[10], « le Front n'est plus un parti digne de ce nom, ce n'est plus qu'une étiquette électorale. Il n'y a plus ni cadres, ni direction forte, ni argumentaires puissants et construits, ni implantations locales, ni militants, ni manifestations importantes, ni syndicats professionnels (qui commençaient à se mettre en place, notamment dans la police), ni maison d'édition de livres et de disques, ni organe de presse etc. ». Toutefois, le parti de la « droite nationale » continua son ascension jusqu'au fatidique 21 avril 2002.

Ce jour-là, la marche forcée de notre civilisation s'infléchit. Jamais peut-être nous vîmes la France si unie[11]. Les collégiens sortaient dans la rue, avec l'autorisation de leurs parents ; les journalistes s'improvisaient tribuns, même des plus sordides tribunes ; les politiciens se révélaient copains, se tenant tous la main ; les musiciens rebelles composaient, en vrais réactionnaires : Jean-Marie Le Pen venait d'accéder au second tour. Si vous souhaitez vous imprégner à nouveau de cette « unité perdue », en voici la meilleure manifestation : Fils de France, chanson écrite, composée et enregistrée au lendemain de second tour, en moins de 10 heures – l'urgence le réclamait – par Damien Saez.

"

« […]

J'ai vu, les larmes aux yeux,
Les nouvelles ce matin.
20% pour l'horreur,
20% pour la peur.
Ivres d'inconscience,
Tous fils de France.
Au pays des lumières,
Amnésie suicidaire.

[...]
Nous sommes, nous sommes,
La nation des droits de l'homme,
Nous sommes, nous sommes,
La nation de la différence,
Nous sommes, nous sommes,
La nation des lumières,
Nous sommes, nous sommes,
À l'heure de la résistance. » 

"

Force est de constater que Gustave Le Bon avait raison, « dans certaines circonstances données [ici, le choc émotionnel causé par les résultats du premier tour]...  une agglomération d'hommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux de chaque individu qui la compose. La personnalité consciente s'évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans la même direction... Il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité devient alors ce que j'appelle une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l'unité mentale des foules»[12]Cette foule est éminemment suggestible aux « images simples et fortes »[13], « aux sentiments excessifs [et aux] affirmations violentes »[14], lesquels atteignirent le Front National de plein fouet. C'est un parti exsangue et complaisant[15] qui dut affronter la campagne droitière de Nicolas Sarkozy, en 2007, causée par la présence obsédante de François Bayrou.

La réalité

« Avons-nous pu être si longtemps abusés par le système, les média et même nous-mêmes ? N'y a-t-il point de fumée sans feu ? Pourquoi tant de haïne ? », est-on pressés de réagir, avec ouverture et bon sens.  Nous ne vous cacherons pas que le Front National a ses défauts.

Le Front National est un parti régulièrement agressif dans les mots et parfois dans les actes : si le goût de Jean-Marie Le Pen pour la bagarre n'est que la pointe de sa gauloise gouaille, elle n'excuse pas le goût invétéré de certains de ses cadres pour les tribunaux[16] !

 

Le Front-National tient un discours simpliste, sans nuance ni technique, pour rassembler tous les mouvements disparates qui s'opposent à l'oligarchie présente, pour unir derrière un même front les  déçus de la gauche ou de la droite. Nous pouvons supposer qu'un Front National majoritaire poserait les même problèmes que l'Union pour la Majorité Populaire eu égard à la diversité des opinions qu'il lui faudrait satisfaire. 

Jean-Marie Le Pen est un « fils de la Révolution »[17] ; Marine, du radical-socialisme : nos plus grands ennemis, en d'autres temps. Peut-on faire plus républicain[18], plus socialiste[19], plus jacobin[20], plus laïc[21], plus nationaliste[22] que le parti de Marine Le Pen ?

Mais, les temps ont changé, les problèmes aussi. Le peuple Français en a pris conscience, en trois occasions principalement : le retour de la France dans l'OTAN, qui mit fin au consensus gaulliste ; le mépris du vote français sur la constitution, qui perça à jour la technocratie européenne ; l' « occupation »[23] de la rue Myrha, qui fit monter au créneau quelques grand laïcs, du Parti Socialiste même ! Quand la patrie est menacée, ses enfants doivent la reconnaître. Certes, ils le font par l'abstraction de la Nation, « très fâcheuse dégradation de l’unité médiévale »[24], mais ils ne le feront pas par le « germanisme » ou « l'hitlérisme », que Maurras lui-même réprouvait avec force.[25]

La mobilisation de l'arrière 

Maintenant établi que les frontistes sont des êtres humains, posons-nous une nouvelle question : sont-ils comme les « sidaïques » que fustigeait Jean-Marie Le Pen ?[26] Et si non, qui osera s'en approcher ?

La « dédiabolisation » du Front-National

C'est le constat habituel : Marine Le Pen aurait « dédiabolisé » - ce qui, en passant, est un néologisme fort douteux – le FN parce qu'elle avait la chance – remarquez que ce sont uniquement des choses qu'elle n'a pas choisi – d'être jeune et femme. D'ailleurs, Eva Joly « liftée » eut fait mieux que 2%. A d'autres.

Certes, la nouveauté réussit à Marine Le Pen. Les électeurs, en votant pour Jean-Marie Le Pen, reconnaissaient par la même occasion qu'ils avaient eu tort, durant tant d'années. Or le Français déteste avoir tort. C'est certainement pourquoi les jeunes votent plus à droite que leurs parents[27], c'est-à-dire, un quart des primo-votants pour Marine Le Pen, 27% des catholiques pratiquants de moins de 35 ans[28] : il n'ont pas de fierté électorale à tenir. Parce qu'elle est nouvelle, Marine Le Pen peut être la nouvelle réponse aux nouvelles angoisses ; parce qu'elle est fidèle à ligne de son parti et énergique, elle est crédible et solide ; pour ces deux raisons, elle cristallise parfaitement l'attente de 6 421 426 électeurs. Elle incarne les trois règles d'or posées par Le Bon pour protéger une civilisation déclinante ou menacée : stabilité, autorité, idéal. Par dessus tout, c'est elle qui colle le mieux aux fameux « principes non négociables » énoncés par le Saint-Père[29].

En réalité, le terme « dédiabolisation » est l'invention de chroniqueurs et journalistes débordés par la vague bleue marine. Jean-Marie Le Pen n'avait pas fait si mal en 2002, mais ils ont cru que leur plume et leur bonne foi suffiraient à le contrer. Aujourd'hui, ils se rendent compte qu'ils ont sous-estimé le Front National et méprisé une grosse partie de leurs compatriotes. Ils sont dans une impasse : ils ne peuvent ni reconnaître leur erreur d'appréciation et de jugement ni cacher le Front National bien plus longtemps, alors ils expliquent que c'est lui qui a changé. Le néologisme justifie leur salaire, pour l'instant. La ringardise des critiques officiels du Front National, la (rumeur de l') exclusion d'Eric Zemmour de RTL et les scores « poutiniens » obtenus par François Hollande dans les écoles de journalisme les condamnent : ils apparaissent peu à peu comme un cercle encore plus fermé que celui qu'ils ont pour profession de critiquer.

Ce qui fut fait

A en croire les propagandistes, voter Front National était très mal quand cela ne serait que mal pour l'instant. Nous n'aurons pas la mémoire aussi courte. Il fut un temps où la politique était moins sectaire et partisane.

En 1974, pour sa première élection, avant le tintamarre officiel, Jean-Marie Le Pen appelait à voter pour Valéry Giscard d'Estaing, candidat anti-gaulliste comme lui. En ce temps-là, les alliances allaient bon train. Elles permirent à 35 députés, 32 du Front et 3 affiliés, de pénétrer dans le Palais Bourbon en 1986 (grâce aux accords avec le CNI).

Que l'électeur prudent ne s'y trompe pas : avant que l’opprobre générale ne fût jetée sur le parti « facho », les partis de droite savaient y trouver un partenaire pour « battre l'adversaire socialo-communiste »[30] ! En 1983, quand le parti dit « facho », moins coté et donc moins villipendé, fit 17% aux élections partielles de Dreux – ce qui était sa première belle percée, Jean-Pierre Stirbois, acolyte de Jean-Marie Le Pen, fut incorporé, avec trois autres « pèlerins », à la liste RPR/UDF. Jacques Chirac tenait alors ce langage : « ceux qui ont fait alliance avec les communistes sont définitivement disqualifiés pour donner des leçons en matière de droit de l'homme et de règles de démocratie. », et même : « Je n'aurais pas du tout été gêné de voter pour la liste RPR-FN au second tour. Cela n'a aucune espèce d'importance d'avoir quatre pèlerins du FN à Dreux comparé aux quatre ministres communistes au conseil des ministres[31] »

En septembre 1988 seulement, le RPR condamna ses alliances ; suivi par le Parti Républicain en 1991. Des sanctions tombaient. Déjà à cette époque, Chirac était l'émollient de la droite. Avant son RPR, le Front avait droit de cité ; après son mandat de président, il était brocardé. Ah, elle est belle la droite de 2012 ! Gottfried se souvient de « l'avant-Chirac » : « A la fin des années 1970, et dans les années 1980 puis 1990, nous avons vu des anciens d’Occident passer par l’UDF, puis rejoindre l’UMP […]. A l’UDF, se côtoyaient Philippe de Villiers, au cœur fleur de lysé, et François Bayrou candidat aujourd’hui du Modem. Chez les libéraux, marchaient ensemble Alain Madelin et Charles Millon. Dans le RPF, C. Pasqua et P. de Villiers s’attaquaient à Maastricht, tout comme F. Fillon et P. Séguin. Alain Juppé et C. Vanneste ont tous les deux leur cartes à l’UMP, comme Gérard Longuet d’ailleurs.

Que s’est-il passé ? Pourquoi s’entre-tuent ils tous aujourd’hui ? La réponse est simple : une dispute familiale. [...] le responsable de la dispute s’appelle Jacques Chirac. »[32]

Il n'empêche. Certaines alliances furent tissées. Ainsi la candidature d'Ernest Chénière : battu au premier tour des élections cantonales de 1994, le député RPR de l'Oise,  s'allia au candidat FN encore en lice, avec l'accord de Jean-François Mancel, secrétaire général du RPR, et la bénédiction de Jean-Marie Le Pen. D'autres suivirent, parfois discrètes (Jean-Pierre Soisson), parfois punies (Jean-François Mancel).

Au fond, le mur tombé, la droite – j'entends par là, celle qui vote et qu'il faut rassurer – ne s'est plus méfiée des anciens trotskistes et de leur gauche insipide. Ces gens-là devenaient plus gérables que les anti-gaullistes du Front National. Les pierres de Berlin furent déplacées en France, pour d'autres remparts.

Mais les digues patiemment construites s'érodent...

Ce qui est fait

A la divine surprise des frontistes au premier tour succéda le désenchantement des sarkozyistes du second.

L'agitation fut à son comble entre les deux tours. Tandis que la droite populaire[33], Denis Tillinac[34]  ou Thierry Boutet[35] appelaient les électeurs du Front National ; Raffarin, Juppé et Nathalie Kosciusko-Morizet[36] les insultaient. Tandis que Marine Le Pen interrogeait Nicolas Sarkozy sur les législatives[37], celui préparait encore son second tour. Tandis qu'elle demandait des alliances aux triangulaires, il niait leur probabilité avant de les refuser[38]. Et surtout, tandis qu'ils se disputaient, la France entière pariait sur l'éclatement de la droite.[39] 

Comme très souvent, l'Union pour la Majorité Populaire fut trop timide, plus timide que ses électeurs. Pourtant, entre les deux tours, 64% des électeurs de Nicolas Sarkozy auraient souhaité une alliance pour les législatives.[40]

Comme attendu, Marine Le Pen annonça qu'elle voterait blanc, le 1er mai. Était-ce irresponsable ?  Sans doute moins que les vrais électeurs de droite l'ont cru. Elle a fait autant que sa haine de Nicolas Sarkozy le lui permettait. Et, elle savait que tous les organes de presse dits, souvent à tort d'ailleurs, d'extrême-droite, appelaient à voter contre François Hollande. Enfin, elle accordait à l'UMP « l'illusion de patriotisme » qui pouvait suffire à son auditoire. Si tous les Frontistes avaient voté pour Nicolas Sarkozy, ce dernier aurait, il est vrai, été élu. Marine aurait pu, pour une fois, mener une politique d'ouverture, au risque du discrédit du Front National – ce qui n'était pas forcément plus responsable. Toujours est-il qu'en place de cela, elle cliva[41].

Perspectives

In fine, je crois que la seule leçon à en tirer, c'est qu'ils ont presque tous sacrifié la France et toute morale à leur stratégie électorale. Hormis quelques uns qui, seuls, méritent l'indulgence de ceux qui les suivront. Ils s'appellent Bruno Gollnisch ou Christian Vanneste. Ils sont catholiques, indépendants[42], adversaires politiques mais ils veulent une droite assumée[43] – laquelle ne refuserait personne. C'est autour de ces hommes que la droite devrait se mobiliser.

Christian Vanneste, en particulier, est libre comme l'air. L'UMP a été obligé de le lâcher à la suite de son dernier scandale sur le sujet épineux de l'homosexualité, et pis, elle a suscité un apparatchik pour le combattre dans sa propre circonscription : son filleul politique, Gérald Darmanin. Autant dire qu'il l'a en travers de la gorge et qu'il n'a plus les illusions de Christine Boutin. Et, il est d'une droite claire: en 2002, aux législatives, il a su recevoir la voix du candidat FN ; en 2012, il la lui rendra peut-être.[44]

Sa notoriété n'est plus à faire. Il l'a gagné en écumant les injustes procès pour homophobie, en représentant vraiment le peuple dans les institutions parisiennes, en étant un des députés les mieux élus de France (56,41 % en 2002, 58,56 %, en 2007)  malgré toutes ses tracasseries. Tracasseries qui suscitent toujours d'innombrables soutiens : un livre fut écrit sur lui (L'affaire Vanneste), un site internet monté, Serge Klarsfeld interrogé...

Le député de Tourcoing est catholique. Il est même le champion de la famille[45]. Il appartient au courant libéral-conservateur. Disons-le haut et fort, c'est la pensée puissante qui s'accorde le mieux à la doctrine sociale de l’Église et dont les positions – à défaut des principes – sont sûrement les plus proches du légitimisme strico sensu même.

Enfin, ce député peut être notre avenir car il est fédérateur. Du temps de l'UMP, il souhaitait apposer le label « droite populaire »[46] au mouvement du même nom, pour lui donner plus de consistance ; aujourd'hui, il est président du Rassemblement pour la France. Pourrait-il tracer une nouvelle voie ?

Les paris sont ouverts pour les législatives : les chefs se querellent à gauche de l'UMP ; la vague bleue Marine se prépare à déferler ; les analystes s'y perdent. Nous espérons surtout que le discrédit jeté sur l'UMP sera suffisant pour susciter un renouvellement de la pensée et de la classe politique française. Si l'UMP éclatait, avant que la droite ne gagnât, ce serait déjà la logique de parti qui perdrait ; en somme, la première victoire de l'homme sur la machine.

Christian Vanneste le disait dimanche 27 mai, sur facebook : « La guerre des chefs à l'UMP laisse apparaître combien ce parti trop parisien risque de devenir une machine sans âme juste destinée à satisfaire des ambitions souvent peu légitimes. Il faut reconstruire une droite de conviction et de valeurs sur la base de l'engagement pour redresser la France. »

Cette droite doit se construire autour d'une pensée renouvelée, d'un engagement décomplexé et de personnalités vertueuses.

[1] Mais il suffit de lire le Capital pour devenir anticommuniste secondaire, disait Desproges.

[2] « La France avait besoin de chansons, de jouets. La France avait besoin de songes. La France sursautait parfois devant quelque cauchemar, mais elle se rendormait précipitamment. C'était le temps du sommeil. » Robert Brasillach, Notre avant-guerre

[3] http://lerougeetlenoir.org/les-opinantes/pas-d-amalgame-surtout-pas

[4] Cette version des faits est souvent contestée mais qu'importe ! La démonstration de l'absence de racisme de la part du président du Front National la suit.

[5] Lu sur la page wikipédia de Jean-Marie Le Pen (http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Le_Pen), le 25 mai 2012.

[6] Plus exactement, 32 députés FN et 3 députés CNI affiliés au FN.

[7] Consultable ici : http://christroi.over-blog.com/article-benoit-xvi-recoit-la-b-nai-b-rith-international-73786590.html

[8]     Le B´naiB´rith (B´B´) est la plus ancienne et la plus grande organisation juive du monde, selon son site Internet. Fondée en 1843 aux Etats-Unis, elle est calquée sur les organisations maçonniques ; le préambule de sa Constitution affirme : « Le B’naiB’rith a pris en charge la mission d’unir les juifs dans la réalisation de leurs plus hauts intérêts et ceux de l’humanité ». Elle comprend près d´un demi-million de membres, organisés en « loges » et répartis dans 57 pays. En sa qualité d'organisation non gouvernementale, elle est présente dans différentes institutions internationales, dont l´ONU, l´UNESCO et le Parlement européen. Le nom « B´naiB´rith » signifie, en hébreu, « Fils de l´Alliance ». (Sources : apic/imedia/B’B’Europe– DICI n° 235 du 28/05/11)

[9] En raison, dit-on, de la politique interne du Front National.

[10] Rédacteur du R&N, spécialiste du Front National.

[11] Depuis la victoire de la France à la coupe du Monde de Football, en juillet 1998.

[12] in Psychologie des foules, p. 3

[13] Pr. Catherine Rouvier, Gustave Le Bon, clefs et enjeux de la psychologie des foules, Terra Mare, 2012, p. 120

[14] Ibid, p.121

[15] Jean-Marie Le Pen était bien plus cordial avec Nicolas Sarkozy qu'avec Jacques Chirac.

[16] Même si les élus frontistes, Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnish en première ligne, perdirent rarement devant le juge.

[17] Selon l'expression de René Rémond, grand spécialiste de la droite en France.

[18] Peut-être est-ce même le seul parti sincèrement républicain ?

[19] Les trente-cinq heures, la retraite...

[20] Marine Le Pen s'insurge clairement contre tout communautarisme et même, à mon grand regret personnel, contre les panneaux routiers bilingues en Bretagne !

[21] Le Front National ne disant pas explicitement islamophobe, sa condamnation des prières de rues est-elle d'un même coup celle de nos processions catholiques ?

[22] Personne n'ira le contester.

[23] L'expression est de Marine Le Pen, au moment où elle reprenait le flambeau de son père.

[24] Joseph de Maistre, Considérations sur la France in Œuvres, édition établie par Pierre Glaudes, Bouquins, Robert Laffont, 2007, p. 7

[25] A ce sujet, nous vous conseillons l'excellent article du non moins excellent Carl MoyRuifey : « Brève réflexion hostile à la Nation » : http://lerougeetlenoir.org/les-contemplatives/breve-reflexion-hostile-a-la-nation

[26] Évoquant les malades du sida au cours de l'émission d'Antenne 2 L'Heure de vérité, le 6 mai 198735,36, il déclare : « Les sidaïques, en respirant du virus par tous les pores, mettent en cause l'équilibre de la Nation. (…) Le sidaïque, — si vous voulez, j'emploie ce mot-là, c'est un néologisme, il est pas très beau mais je n'en connais pas d'autre —, celui-là, il faut bien le dire, est contagieux par sa transpiration, ses larmes, sa salive, son contact. C'est une espèce de lépreux, si vous voulez », en précisant « en phase terminale ».

[27] A ce sujet, je vous renvois à mon interprétation de ces sondages : http://www.lerougeetlenoir.org/les-opinantes/les-primo-votants-par-un-secundo-votant-a-des-vieux-votants-revue-de-presse ou http://www.libertepolitique.com/L-information/Le-fil-d-actualite/Les-primo-votants-par-un-secundo-votant-a-des-vieux-votants

[28] Le chiffre, suivi de l'analyse de François de Lacoste-Lareymondie : http://www.libertepolitique.com/Nos-actions/Argumentaires-politiques/Dossiers-thematiques/Presidentielle-2012-Les-dossiers-de-la-campagne/Presidentielle-2012-les-marqueurs-et-les-enjeux

[29] Au sujet de la note doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique du cardinal Ratzinger : http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20021124_politica_fr.html ; et quant à son utilisation : http://www.lerougeetlenoir.org/les-opinantes/moralite-du-vote

[30] C'est Jean-Claude Gaudin qui le disait alors aux Drouais.

[31] Franz-Olivier Giesbert, La Tragédie du Président, 2006, p. 37-38

[32] Sur la responsabilité de M. Jacques Chirac dans l'état actuel de la droite : http://lerougeetlenoir.org/les-opinantes/le-grand-ecart-de-nicolas-sarkozy-ou-le-rassemblement-des-droites

[33] http://elections.lefigaro.fr/presidentielle-2012/2012/04/25/01039-20120425ARTFIG00316-la-droite-populaire-lance-un-appel-a-l-electorat-fn.php

[34] http://www.gaullisme.biz/article-l-ecrivain-denis-tillinac-en-appelle-a-la-presidente-du-front-national-en-faisant-valoir-qu-elle-aur-104099963.html

[35] http://www.libertepolitique.com/L-information/Editorial/Marine-Le-Pen-une-victoire-qui-engage

[36] La sémillante porte-parole de campagne de Nicolas Sarkozy a écrit un livre : « Le Front Antinational ».

[37] Ce qui était déjà de la bonne volonté ou de la stratégie électorale, selon. En décembre 2010, Marine Le Pen avait en effet déclaré : « ce n'est pas une différence de degré que nous avons avec l'UMP, c'est une différence de nature » (http://info.france2.fr/politique/marine-le-pen-veut-en-finir-avecla-diabolisation-66312343.html)

[38]http://www.youtube.com/watch?v=iN0cEd2L7sU&feature=endscreen&NR=1

[39] Comme dans cet article à la gloire de Maistre et Burke : http://lerougeetlenoir.org/les-opinantes/la-droite-va-perdre-elle-va-exploser-tant-mieux#nh13

[40] Selon un baromètre OpinionWay-Fiducial pour Les Echos et Radio Classique. De leur côté, seuls 59% des électeurs du Front en étaient partisans.

[41] Il est amusant de constater que Carl Lang, qui avait quitté un Front qu'il trouvait trop proche de l'UMP, se rallia quant à lui sans condition.

[42] Bruno Gollnich n'a pas critiqué la position de Marine Le Pen quant au vote du second tour. Il est d'une loyauté indéniable à l'égard du Front National. Toutefois, à plusieurs reprises, il ne s'est pas montré aussi hostile à l'UMP. En mai 2010, il dit que l'alliance est impossible à cause de sa « configuration actuelle » et non pas par principe (http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2010/05/alliance-fnump-les-avis-de-marine-le-pen-et-bruno-gollnisch.html). Il se souvient probablement des quatre présidents de région – dont Charles million – qui avait été élu en 1998 avec l'aide du Front National.

[43] Bruno Gollnisch a peut-être scandé « Ni droite, ni gauche, le Front National », avec  Marine Le Pen, mais il s'affiche tout à fait de droite : http://www.gollnisch.com/2012/05/09/le-peuple-de-droite-meprise/

[44] Christian Vannest déclare sur son site (http://www.christianvanneste.fr/2012/05/23/christian-vanneste-en-aucun-cas-je-ne-voterai-socialiste/) : « La circonscription est telle que le plus gros risque, dans ce cas, serait d’avoir un face-à-face entre le PS et le Front national. Si cela se produit, en aucun cas je ne voterai socialiste. On ne peut pas combattre les idées du PS pendant 5 ans et finalement voter pour eux. Le « Front républicain » (faire barrage au FN. NDLR) est une absurdité. Ce qui ne veut pas dire pour autant que j’appellerai à voter pour le Front national. »

[45] http://lesalonbeige.blogs.com/deputes/ : Christian Vanneste obtient la meilleure note de tout l'hémicycle.

[46] Une droite de plus en plus connue, et qui plaît de plus en plus (du FN à l'UMP). http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/2011/09/la-droite-populaire-majoritaire-%C3%A0-lump-.html

 

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