[MUNICIPALES] Colin Lemoine: «Paris, ville consommée, sale et laide»

Source [Le Figaro] L’historien de l’art et écrivain offre une puissante méditation sur la dénaturation de Paris, qu’explique en profondeur une dégradation de l’esprit public.

La ville est sale. Partout des fentes, partout des fientes. Le bitume est explosé, des mauvaises herbes le transpercent, comme si la nature reprenait ses droits. Des poussées intérieures effondrent la grise minéralité des rues

La saleté - souillure et salissure - n’est pas forcément laide. Venise, Naples, Ribera, Brassaï, Bataille nous l’ont prouvé: le graffiti, la macule et l’impureté peuvent avoir droit de cité, dans la cité. Car la ville est un moment merveilleux du désordre, un trouble organisé. Rien à voir, donc, avec la propreté ou l’hygiène. La ville est sale.

Mais la saleté est devenue laide, car incontinente. Les grilles qui ceignent le tronc des arbres sont défoncées, les bancs sont amputés d’une planche, les fontaines dégoulinent, les murs sont lacérés, les marquages au sol s’effacent, les égouts débordent, les poubelles dégueulent. La ville n’en peut plus. La ville poitrinaire tousse. Elle est un grand spasme. La ville est laide car elle est pleine, car elle recrache, vomit. Cloaca maxima.

Plus de citoyenneté, juste du remplissage de soi par soi. La ville comme un lupanar, les tentures, les palpitations et le secret en moins

La saleté est devenue moche. Et la ville aussi. La ville n’est plus belle. Nous la parcourons comme un lendemain de cuite, de séisme, parmi les décombres et les gravats, condamnés à éviter les turpitudes des autres et les vestiges d’hier - papiers gras, mégots fumants, macules éparses, trucs métalliques. Sur les trottoirs, des scooters affalés, des trottinettes affaissées, des choses utilisées puis abandonnées, posées là comme on pose sa crotte. Royaume de la déjection où tout un chacun vient se soulager dans les rues après avoir joui du bien commun - véhicules universels, fast-foods démocratiques, musées gratuits, boutiques éphémères, vendredis noirs, dimanches gris.

Nous ne voulons pas vivre, nous voulons disposer du monde. Nous sommes des usagers perpétuels. Plus de citoyenneté, plus de politique, juste de la consommation, du remplissage de soi par soi. Faute de désirs, nous avons partout des droits. La ville s’offre à nous, à nos jouissances usufruitières, exemptes de responsabilités et d’écarts. La ville comme un lupanar, comme un immense bordel, les tentures, les palpitations et le secret en moins.

La ville est laide. Pourquoi donc les grands artistes contemporains, si nombreux, ne sont-ils plus invités à œuvrer dans les squares, sur les places, dans le cœur battant de la ville poisse? Aujourd’hui s’élèvent de piètres sculptures publiques sans lien avec les immeubles, les perspectives, les mascarons, les balcons, les étages nobles, les modestes échoppes, le grain du bitume, la poésie des caniveaux, le vif-argent des toits, le beige des pierres, la douceur du cadastre et la profondeur de l’histoire.

Ces sculptures insignifiantes sont posées là, gigantesques étrons affichant leur mépris et leur laideur. On les contourne sans égards, sans regard, on les évite comme on serpente au milieu des vélos et des gyropodes, au milieu des jonchées excrémentielles qui peuplent les contre-allées. Ces sculptures fécales bientôt mourront. Les boulons tomberont, l’airain craquera. Péremption de la ville. Obsolescence du mobilier urbain voué à retrouver les forces chthoniennes du monde.

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