En France, la crise politique rattrape à grande allure l’ancienne majorité. Alors que l’UMP a su maintenir son unité bon gré mal gré lorsqu’elle était au pouvoir, les deux défaites électorales successives l’ont mise à mal.
Depuis le départ de Nicolas Sarkozy, le grand parti de la droite voit en son sein naître une guerre des chefs qui pourrait bien, à terme, signer la fin de l’union de la droite.
Les forces en présence
Parmi les prétendants au trône, Le Figaro organise une classification des candidatures, des plus certaines – Jean-François Copé et François Fillon – aux plus atypiques comme la candidature « collective » de Rachida Dati sans oublier bien entendu l’outsider, Alain Juppé. Dans cette classification figure également un autre type de candidature : celle de ces prétendants qui menacent de se présenter (apportant un peu plus de désunion dans le parti) si leurs idées ne sont pas entendues et défendues. C’est le cas de François Baroin qui semble hésiter, déclarant un jour qu’il pourrait être candidat et se rétractant le lendemain. C’est aussi le cas de Bruno Le Maire qui veut imposer ses idées sur l’Europe et la compétitivité des entreprises. Enfin, c’est le cas de Nathalie Kosciusko-Morizet qui entend bien tirer son épingle du jeu si elle ne se reconnaît dans aucune des têtes proposées.
L’étincelle qui met le feu aux poudres : le droit d’inventaire
Dans ce contexte de guerre des chefs, la première bataille se joue dans le passé. C’est bien entendu le devoir de tout perdant de se remettre en cause. C’est pourquoi Jean-François Copé a lancé une réflexion sur les « valeurs » de l’UMP et sa « ligne » politique.
« Il s'agit, a insisté Jean-François Copé dans sa lettre de cadrage, "d'affirmer sereinement et fortement ce que nous croyons, ce qui nous rassemble". Mais pas question, a prévenu le secrétaire général de l'UMP, de "dresser un inventaire du quinquennat", dont "nous sommes tous comptables et solidaires" », écrit le Parisien.
Pour autant, ce droit d’inventaire s’invite de force grâce notamment à la détermination de quelques personnalités et anciens ministres qui avancent ainsi leurs points et anticipent le congrès de novembre où les militants éliront leur nouveau président.
Roselyne Bachelot, soutient notoire de François Fillon, insiste pour "commencer à faire l'inventaire" du quinquennat et ne surtout pas "mettre la poussière sous le tapis". Ses cahiers de campagne récemment publiés ne laissent d’ailleurs aucun choix à ceux qui sont encore réticents : elle y dénonce tout de go la droitisation de la campagne de Nicolas Sarkozy et « la bête à trois têtes » – Claude Guéant, Patrick Buisson et Emmanuelle Mignon –responsables de cette stratégie désespérante.
Nathalie Kosciusko-Morizet, L'ancienne porte-parole de la campagne de Nicolas Sarkozy, s’en prend quant à elle directement à Patrick Buisson en déclarant récemment sur Canal + : « L'objectif de Patrick Buisson n'était pas de faire gagner Nicolas Sarkozy, il était de faire gagner Charles Maurras ». « Une attaque qui sonne comme un règlement de comptes personnel » commente Le point avant de préciser : « [Aux yeux de Buisson], NKM était (…) "trop bobo", "pas adaptée" - "trop femme" même, soufflent certains des détracteurs du conseiller de l'ombre - pour porter la parole du candidat de l'UMP ».
En face, on s’exclame et on crie à l’outrage. A propos du livre de Roselyne Bachelot, une proche de Jean-François Coppé, l'ex-députée UMP Valérie Rosso-Debord, déclare : « Je ne trouve pas ça très bien de faire de l'argent sur le dos de Nicolas Sarkozy »
Le Secrétaire général du parti quant à lui ironise : « La victoire a 100 pères et la défaite est orpheline... ». Il n’en demeure pas moins « choqué » par ces critiques émanant d'anciennes ministres qui disent « des choses à l'opposé de ce qu'elles ont fait » au gouvernement.
Un parti pour une diversité de courant
Au delà de cette polémique, c’est l’essence même de l’UMP qui est finalement discutée. Car cette bataille pour le leadership révèle l’inefficacité de l’intention qui a présidé à la fondation de ce parti : rassembler la droite et la conduire au-delà de ses divergences internes. Aujourd’hui plus que jamais, ces « courants » refont surface et risquent d’entraîner la chute de l’UMP : « des "humanistes" de M. Raffarin à la "droite populaire" de M. Mariani, de la "droite sociale" de M. Wauquiez à la "droite forte" de M. Hortefeux, des tenants d'un gaullisme social dont M. Fillon se veut le porte-drapeau aux libéraux qu'incarnent MM. Novelli ou Chatel, sans oublier les cousins éloignés de ce qui reste de la nébuleuse centriste, [l’UMP] est devenue une auberge espagnole, ouverte à tous les vents, y compris aux plus mauvais » analyse Le Monde.
Alors une question demeure : L’UMP ne tenait-elle que parce qu’elle bénéficiait des grâces du pouvoir ? Le départ de Nicolas Sarkozy signifie-t-il la fin de la droite telle que nous la connaissons ?
La nécessité aujourd’hui pour le parti de se réinventer en force d’opposition et l’incapacité des ténors à s’entendre aurait tendance à nous convaincre qu’en effet, rien ne sera plus jamais comme avant.
Pour autant, la politologue Florence Haegel, professeur à Sciences-Po Paris et directrice de recherche au Centre d’études européennes, semble davantage imputer la crise du parti à sa culture qu’aux circonstances actuelles. Elle déclare à Rue 89 : « le pluralisme n’est pas dans la culture de l‘UMP ».
« Dans la culture néogaulliste, le pluralisme institué, institutionnalisé, n’est pas du tout un élément structurant. C’est plutôt l’unanimisme, la discipline, le rapport au leader, la personnalisation, que le débat, les sous-groupes, les corps intermédiaires au sein du parti. Il y a toujours eu des groupes, il y a toujours eu des divergences, mais elles n’étaient jamais valorisées et institutionnalisées, comme on le fait au Parti socialiste par exemple [...] explique-t-elle. »
A la question de savoir si l’UMP va finalement exploser faute d’unité sur les valeurs, la politologue rappelle avec réalisme :
"« Les valeurs, c’est important. Mais la politique, ce n’est pas que des valeurs. C’est aussi de l’argent, des alliances...
Là, on nous sert la question des valeurs. Elle est centrale parce que, derrière, il y a aussi la question des alliances. Mais on peut cohabiter avec des valeurs assez différentes dans les partis politiques : ça s’est toujours fait, ce n’est pas ça qui va faire exploser totalement une organisation.
En revanche, ce qui va dans le sens d’une remise en cause de la constitution de l’UMP, c’est la constitution d’un groupe parlementaire autour du Nouveau Centre. Pourquoi ? Parce que ça a des conséquences financières.
L’UMP, c’était aussi une grosse dotation financière, et cela fait autant tenir les gens ensemble que les valeurs. En 2002, tous les députés ont dû s’inscrire dans le groupe parlementaire UMP, parce que c’est lui qui donnait l’argent, et la fusion s’est donc aussi faite par l’outil financier : à partir du moment où on a l’argent, on va pouvoir le distribuer et faire en sorte que le député réfléchisse à deux fois avant de partir. Si le Nouveau Centre s’autonomise, cela remet un peu en cause ce qu’a été la dynamique de fusion de l’UMP.
C’est aussi ces éléments-là qui sont importants [...]. C’est une dialectique où il faut voir à la fois la dimension des valeurs et de l’idéologie et la dimension matérielle, et les deux sont étroitement imbriquées. »
"
Au final, il semble bien que les valeurs soient une fois de plus utilisées comme un prétexte. Comme souvent, le nerf de la guerre est financier. En novembre cependant, ce n’est pas sur la base d’un budget que les militants voteront mais bien sur les valeurs et les idées que défendront les candidats au leadership.
Antoine Besson









