PARIS,[DECRYPTAGE/analyse] - L'élection présidentielle a opposé, le 16 décembre dernier, Marc Ravalomanana, maire de la capitale, Antananarivo, au président sortant Didier Ratsiraka. Le président Ratsiraka a déjà connu la défaite il y a une dizaine d'années.

" L'amiral rouge ", instaurateur d'un régime socialiste, avait été expulsé du pouvoir en 1993, par une coalition des principales organisations de la société civile. Les églises chrétiennes avaient joué un rôle important dans ces évènements. Mais l'incompétence politique de ses adversaires lui avait permis de revenir légalement au pouvoir, trois ans plus tard. Le socialisme n'étant plus à la mode depuis la chute du mur de Berlin, le président Ratsiraka avait modifié ses discours mais bien peu sa politique, qui profitait d'abord à lui-même et à son entourage.

Cette fois, il a trouvé un adversaire mieux à même de lui succéder. Marc Ravalomanana, chef d'une importante entreprise performante, maire de la capitale, a su mobiliser la société civile et a reçu l'appui des Églises, seules organisations jouissant de la confiance de la population. Les résultats des élections du 16 décembre ont été longs à venir et immédiatement contestés.

Officiellement, Marc Ravalomanana était en tête avec 46 pour cent des voix, le président sortant réunissant 41 pour cent des suffrages. S'appuyant sur des comptages effectués par ses partisans, Marc Ravalomanana assure qu'il a été élu dès le premier tour avec 53 pour cent des suffrages. Il demande un nouveau compte des bulletins et menace le pays d'une grève générale. Le pouvoir en place répond en décidant l'organisation d'un deuxième tour, le 24 février. Le maire d'Antananarivo met sa menace à exécution. Le pays est paralysé. Ravalomana réunit chaque jour plusieurs centaines de milliers de ses compatriotes, et menace de s'autoproclamer président, ce qu'il finit par faire le 22 février. Ratsitraka réagit en décrétant la loi martiale. Le président auto proclamé n'en a cure, ses partisans maintiennent leur pression, les églises le soutiennent et il nomme un gouvernement qui s'installe peu à peu dans une administration qui lui semble acquise et sans réaction des forces armées, dépositaires du pouvoir officiel.

Les gouvernements européens et les États francophones ont tenté une médiation pour maintenir le changement politique dans un processus légal. L'OUA et les Nations unies sont aussi intervenues. Rien n'y a fait : entre la résistance désespérée du président sortant et l'élan victorieux de son adversaire, aucun compromis n'a pu être trouvé. Un pouvoir de fait se met en place, s'appuyant sur une apparente légitimité populaire (mais rien ne permet de la vérifier). Le président sortant revendique, lui, une légalité formelle, probablement frauduleuse. Jusqu'à présent, on a pu éviter la violence mais Didier Ratsiraka peut susciter des oppositions ethniques pour diviser le mouvement soutenant Marc Ravalomanana.

Madagascar était un pays relativement riche, auto suffisant du point de vue alimentaire. Le " règne " de Ratsiraka a ruiné l'économie (PIB/h : 260 USD), même si elle se redresse lentement depuis 1993. Des cyclones très violents ont ravagé la Grande Île ces dernières années et la famine est apparue, accompagnée d'épidémies. Les Malgaches souhaitent incontestablement un changement de personnel politique et surtout un changement des mœurs de celui-ci. Mais l'"auto-proclamation" d'un candidat ne porte-t-elle pas en elle les germes de sa propre désintégration ?

L'armée s'est manifestement rangée à la cause du maire de Tananarive, rendant la loi martiale inopérante, et la situation de l'ancien président périlleuse. Mais la situation n'est pas aussi claire qu'elle ne parait. Ravalomanana est porteur d'un espoir de changement positif, dans une région où la population lui est acquise par solidarité ethnique. Traditionnellement, l'opposition est forte entre la population des hauts plateaux et celle de la côte d'où est originaire Ratsiraka et où il vient de se retirer. Ratsiraka est tout à fait à même de déclencher une guerre ethnique. La population, plutôt pacifique, le suivra-t-elle ?

Un autre problème peut surgir : Madagascar a déjà fait l'expérience d'une prise de pouvoir par l'opposition à Ratsiraka et ce fut un fiasco. Pour gouverner il faut une expérience politique et un vrai sens du service qui n'est pas forcément présent... Quand les inévitables difficultés surgiront quelle sera la légitimité de Ravalomanana ?

Si l'épiscopat soutient sans réserve le maire de Tananarive, dont le bilan dans la capitale est plutôt positif, le pape Jean Paul II a manifesté son inquiétude : " Les nouvelles qui arrivent de Madagascar me préoccupent vivement et m'attristent ", a-t-il déclaré le 3 mars dernier, appelant les " responsables à reprendre avec confiance et courage les voies du dialogue afin de trouver une solution rapide à la grave crise, uniquement en vue du bien commun ".

Photo : Mairie de Tananarive