AIX-EN-PROVENCE, [DECRYPTAGE/analyse] — Le tapage médiatique fait autour des rencontres de Porto Alegre (Le " forum social mondial ") doit inciter à une certaine prudence : il y a, en effet, de nombreuses ambiguïtés dans ces rencontres.

Il y a d'abord des ambiguïtés politiques : beaucoup de Français s'en servent de tribune pour la campagne présidentielle (avec six ministres et trois candidats), marquant ici plus de préoccupations politiciennes que de souci des plus démunis.

Il y a ensuite des ambiguïtés idéologiques. À côté d'hommes de bonne volonté, on trouve des marxistes purs et durs, qui regrettent la chute du mur de Berlin et réclament, comme le dit une participante " un autre monde socialiste " : ceux-ci se servent de cette tribune pour contester l'économie de marché, et en particulier le droit de propriété, le droit à l'initiative et le droit à la liberté dans le domaine économique, qui sont pourtant des droits humains comme l'a rappelé Jean-Paul II (Centesimus annus, 24).

Bien entendu, il y a aussi des hommes sincères, soucieux du bien commun et du sort des plus démunis. Pour autant, leur sincérité ne garantit pas la justesse de leurs analyses et en économie pas plus qu'ailleurs la sincérité ne garantit la vérité.

Cela conduit à des propositions qui sont de fausses bonnes idées. C'est le cas de la fameuse taxe Tobin, qui n'a de sens que si tout le monde l'adopte (sinon les capitaux fuiront ailleurs) et surtout, selon Tobin lui-même, qui n'avait été proposée que dans un monde de taux de changes fixes (pour éviter des spéculations déstabilisantes), mais qui n'a pas de sens lorsque les taux de change sont flottants comme aujourd'hui. En outre, cette taxe ne ferait que se répercuter vers l'utilisateur final (augmentant les taux d'intérêt), pénalisant ceux qui ont besoin de capitaux.

De même on s'étonnera de voir proposer, au nom de la lutte contre la " mondialisation libérale ", la suppression d'organismes tels que l'OMC ou le FMI, qui sont justement dénoncés par les libéraux comme étant des organismes para-étatiques qui gênent le libre fonctionnement du marché en imposant des règles du jeu : il faut savoir ce que l'on veut.

La principale question est, bien entendu, celle de la mondialisation des échanges. L'échange est naturel à l'homme. C'est une façon de profiter des connaissances des autres et de faire profiter les autres de nos propres connaissances. Au delà des intérêts personnels, l'échange est donc une forme de solidarité, de service réciproque. C'est aussi un facteur de paix autrement plus grand que les affrontements stériles et politiques entre nations.

Mais c'est surtout un facteur de développement des peuples. C'est un point que l'on oublie souvent de souligner, et le refus de la mondialisation économique des échanges masque en réalité bien des égoïsmes de pays riches : en fermant nos frontières, nous condamnons les pays pauvres à la misère. Avec beaucoup de clairvoyance Jean-Paul II a souligné ce point : " Il n'y a pas très longtemps, on soutenait que le développement supposait, pour les pays les plus pauvres, qu'ils restent isolés du marché mondial et ne comptent que sur leur propres forces. L'expérience de ces dernières années a montré que les pays qui se sont exclus des échanges généraux de l'activité économique sur le plan international ont connu la stagnation et la régression, et que le développement a bénéficié aux pays qui ont réussi à y entrer " (CA, 33).

En d'autres termes, au nom d'un discours idéaliste sur la solidarité, le risque est de refuser l'échange commercial, qui est la première et la plus efficace des aides au développement.

Il y a assez de vrais problèmes posés par la mondialisation — à commencer par la question des cultures nationales et locales — pour ne pas s'égarer sur de faux combats qui condamneraient les pays pauvres à le rester. Battons-nous plutôt pour la vraie diversité culturelle par exemple. Mais ceci n'est pas un combat contre les autres ; c'est un combat pour promouvoir notre culture, sans mépriser celle des autres. C'est différent.

Jean-Yves Naudet est professeur de science économique à l'Université d'Aix-Marseille III.