PARIS, [DECRYPTAGE/tribune] — Le 17 février à minuit, le franc aura cessé d'avoir cours légal. Disparition, quasi-certitude. " Quasi " parce que les certitudes n'existent pas pour celui qui croit que l'histoire n'est pas déterminée.

L'histoire du franc sauvera-t-elle l'avenir de l'euro ?

Le 5 décembre 1360, Jean II le Bon, de retour de captivité de Grande-Bretagne, promulgue trois ordonnances fiscales et monétaires qui constituent devant l'histoire, l'acte de naissance du franc : " Nous avons ordonné et ordonnons que le denier d'or fin que nous faisons faire à présent et entendons faire continuer sera appelé franc d'or. " Ainsi est ordonné la frappe d'une pièce d'or qui, quatre siècles plus tard, deviendra en pleine tourmente révolutionnaire, l'unité officielle de la République française. Cette monnaie est le cadeau que fait le roi à son peuple en contrepartie des impôts destinés à payer sa colossale rançon : 3,5 millions d'écus d'or. Dans l'ordonnance de Compiègne qui crée le franc en même temps que la gabelle, le roi insiste à deux reprises : " Nous avons été délivré à plein de prison et sommes franc et délivré à toujours [...]. Nous sommes retrouvé en notre royaume franc et délivré. "

Le franc est donc la monnaie créée pour payer la rançon qui a rendu le roi franc. Il est créé pour permettre à la France de s'affranchir de la tutelle d'une puissance étrangère et devient par la même le symbole de la souveraineté retrouvée. Dès lors, il n'est pas étonnant que la sémantique associe de façon indissoluble la monnaie, le territoire et la population : franc, France, Français. L'histoire de France est indissoluble de l'histoire du franc. " La monnaie fait le roi " écrit Fernand Braudel dans son Identité de la France.

Cinq cent soixante-huit ans plus tard le franc était toujours là, et l'on doit citer avec respect l'intervention de Vincent Auriol à la Chambre des députés, plaidant contre la dévaluation : " Le franc, qui a résisté à l'Empire, à ses désastres, au Cent-jours, au traité de Vienne, à deux révolutions, qui est sorti intact de l'épreuve du cours forcé de 1848, de la guerre et de la défaite de 1871, qui a traversé toute la crise économique du XIXe siècle, qui a accompagné le bouleversement industriel et commercial de la fin du XIXe siècle et du commencement du XXe, nous allons écrire aujourd'hui dans la loi qu'il ne vaut plus que vingt centimes or de sa valeur légale de germinal an XI. " Vincent Auriol ne fut pas écouté, le franc fut dévalué, en 1928 puis en 1936.

Arrive la guerre, puis la paix et les espoirs soulevés par la construction européenne. La suite, Shakespeare l'avait déjà décrite dans le Roi Richard II : " Regarde maintenant comment je vais me dépouiller : je retire ce lourd fardeau de ma tête, ce spectre incommode, de ma main et de mon cœur, l'orgueil du pouvoir royal. De mes propres larmes, je me lave de l'onction sainte ; de mes propres mains, j'enlève ma couronne ; de ma propre voix j'annule tous les serments de fidélité, j'abandonne mes manoirs, rentes et revenus, je rapporte mes actes, décrets et statuts... " La France va progressivement abandonner les attributs de sa souveraineté, avec la bénédiction du Conseil constitutionnel.

Pour autant, l'Union monétaire européenne constitue-t-elle une première ? Des projets qui tendaient à limiter la souveraineté monétaire de la France avaient déjà vu le jour, à cette différence près qu'il s'agissait de limitation et non de suppression. Le 23 décembre 1865 est signé la convention créant l'Union monétaire latine, inspirée par le désir de favoriser l'unification monétaire entre la France, la Belgique, la Grèce, l'Italie et la Suisse.

En 1945, la France signe les accords de Bretton Woods (FMI) qui eurent deux conséquences : l'interdiction, à partir de 1950, de mettre en œuvre des restrictions de change ou des mesures douanières anormales en vue de la protection de la production intérieure, et l'obligation d'utiliser comme commun dénominateur l'or ou le dollar, au cours du 1er juillet 1944.

Cette limitation de souveraineté sera jugée acceptable par le Parlement pour deux raisons. D'une part, la limitation de souveraineté est partielle et non totale. À tous moments, les États membres peuvent se retirer du fonds. En cas de retrait, le fonds est tenu de payer à l'État une somme égale à sa quote-part ainsi que toutes les sommes qui lui sont dues. La limitation ne touche qu'à la monnaie. Elle est volontaire et non imposée ; multilatérale, c'est-à-dire qu'elle entre dans l'ensemble de l'économie mondiale, et non pas unilatérale, comme le serait une soumission d'un État à un seul autre État. D'autre part, la situation économique de la France en 1945, ne lui permet pas de se passer pour sa reconstruction de la coopération internationale.

Lors de son intervention, le général de Gaulle abordera le problème sous un angle différent. La fixation du taux du franc est perçue comme ne possédant en elle-même aucune sorte de vertu. Elle n'est que la constatation de la situation dans laquelle se trouve l'économie. En conséquence, la ratification du FMI n'a pas de conséquences directes sur la souveraineté monétaire de la France.

En 1948, Louis Marin, député, dépose une proposition de loi qui ne sera pas adoptée, tendant à abroger l'ensemble des textes qui autorisent le gouvernement ou les ministres à réaliser par décret des manipulations monétaires au motif que " ce pouvoir régalien ne lui appartient que depuis peu ; il a été acquis par l'exécutif sous l'influence de cet esprit totalitaire qui a transformé complètement certains pays et contaminé de vieilles démocraties comme la nôtre ". Il fonde son projet en réaction au fléchissement des principes moraux, parmi lesquels le respect de la liberté humaine, de la légalité des contrats et du bien d'autrui. En effectuant des manipulations monétaires, l'État, au lieu d'offrir aux citoyens l'exemple de l'intégrité et du respect de la parole donnée, manifeste le mépris de ses engagements, soit cyniquement comme dans la question des emprunts d'or, soit par des moyens dissimulés, comme les dévaluations-alignements, ponctions ou autres opérations analogues, a dénominations édulcorées sous le nom générique de manipulations monétaires.

Tout change en 1957 avec le traité de Rome. La droite ayant voté l'adoption du traité, un consensus existe de ce côté de l'échiquier politique pour ne pas l'accuser d'orientation intégrationniste, pente suivie ultérieurement par la construction européenne. Avec le traité de Rome, c'est encore l'Europe modeste. La rupture sera consommée avec le traité de Maëstricht. En 1993, le franc existe encore et les oppositions à la monnaie unique sont vives. Témoin, cette saillie de Jean-Pierre Chevènement : " On a rarement relevé une bastille avec autant de discrétion ", prononcée à l'occasion du vote de la loi sur l'indépendance de la Banque de France. Loi qui noie la réalité de ses intentions dans d'obscures dispositions. Le gouvernement n'a plus la maîtrise de sa politique monétaire qui a été dénationalisée.

En 1998, dans une exception d'irrecevabilité prononcée par Philippe de Villiers contre le traité d'Amsterdam, il n'est plus question une seule fois du franc, mais seulement de la monnaie : " On ne peut pas vouloir mettre sur pied un gouvernement tricéphale – la monnaie, les lois, la justice – et nous faire croire dans le même temps qu'on maintient le principe de souveraineté ." Le franc a bel et bien disparu cette fois-ci. Sorti de l'arène politique, il a cessé d'être un élément du débat européen.

Il ne reste plus qu'à souhaiter bonne chance à l'euro, monnaie de la France... aujourd'hui. Les Français, eux, sont comme Andromaque, ils s'interrogent : " Quand il est parti, il m'a juré que cette guerre était la dernière. " Réponse de Cassandre : " C'était la dernière, mais la suivante l'attend. "