PARIS,[DECRYPTAGE/analyse] - L'Express du 22 février a publié le passage d'un livre de Daniel Cohn-Bendit, paru en 1975, dans lequel celui-ci faisait part de pratiques d'ordre pédophile. La question de la vérité factuelle de ces propos n'a guère d'intérêt.

En revanche, le débat qu'il a fait naître, de par le caractère symbolique de son auteur, a donné lieu à un débat bruyant et quelque peu confus sur la révolution sexuelle post-68, ses limites, ses dérives et ses acquis.

Deux types de position se sont manifestés :

- Celle de Jean-Claude Guillebaud, journaliste et auteur de la "Tyrannie du plaisir" (Seuil 1998), pour lequel de tels propos sont révélateurs de la complaisance de l'époque envers tout ce qui se drapait dans la posture transgressive et de l'aveuglement idéologique qui, au nom de la libération de toutes les formes d'autorité et d'oppression sexuelle capitalo-bourgeoises, prônait la rupture des barrières entre enfant et adulte. Guillebaud appelle à un examen de conscience permettant une réelle évaluation du mouvement soixante-huitard, en n'ayant pas peur d'en manifester les ombres pour en faire mieux ressortir les acquis (droits des femmes, des homosexuels, etc.).

- L'autre position est celle de Serge July, "acteur historique" du gauchisme étudiant, qui dans le journal qu'il dirige, " Libération " fait amende honorable mais pour mieux réaffirmer l'innocence de Daniel Cohn-Bendit (23 février). Il ramène cette affaire à une manœuvre politique destinée à déstabiliser un de ses amis, l'ancien gauchiste Fischer, actuel ministre des Affaires étrangères allemand et à une manœuvre morale destinée à salir les acquis de la révolution sexuelle, d'émancipation de la société civile, bref de "subversion démocratique". Il prétend que la nécessaire remise en contexte des propos du Vert franco-allemand relativise leur gravité.

Cependant, un tel " contexte " n'est-il pas le résultat de pensées, de théories, de choix qui sont tous d'origine personnelle ? C'est l'examen de ce contexte qui permet précisément de découvrir le bain idéologique dans lequel nous vivons encore, malgré quelques modifications survenues depuis. Cette révolution sexuelle se définit par le refus de toute autorité, au nom de la liberté illimitée du désir utilisant les corps pour en jouir. Ceux-ci n'ont donc pas de sens en eux-mêmes.

Dans cette logique, jusqu'où peut-on aller ? Jusqu'à l'enfant, si l'on interprète les limites éducatives en termes d'aliénation de ses désirs et du droit à l'usage de son corps. Si l'enfant est consentant, voire demandeur, et qu'il n'y a pas violence, pourquoi pas ?

En hurlant haut et fort que cela ne ressemble en rien au crime de pédophilie actuellement stigmatisé, on ne semble pas remarquer que dans la grande majorité des cas, les pédophiles disent eux aussi aimer les enfants et vouloir leur épanouissement. C'est donc faire preuve de naïveté voire d'hypocrisie que d'utiliser deux mesures distinctes.

L'idéologie de la libération sexuelle est encore à l'œuvre quand sous couvert de prévention du sida, on initie les enfants aux pratiques sexuelles et on normalise les relations précoces. Dans les deux cas, on ne respecte pas l'intégrité due à l'enfant. Autrement dit, on transgresse les limites à l'intérieur desquelles il va mûrir physiquement, affectivement et intellectuellement. Le respect de l'immaturité de l'enfant, principe de l'éducation qu'on lui donne au service de sa croissance, est bafoué dans la pédophilie et dans l'idéologie libertaire sexuelle par l'immaturité d'adultes qui n'assument pas leur condition irrémédiablement distincte et la responsabilité qui en découle, ceci au nom d'un aveuglement idéologique tenace.

Thibaud Collin est philosophe.