PARIS [DECRYPTAGE/humeur] - Dans le quotidien Libération hors-série du mercredi 17 octobre 2001 intitulé "Objectif Ben Laden" figure un article de Salman Rushdie qui se demande ce que l'on doit défendre face aux taliban.

Suivent deux listes hétéroclites : " La liberté d'expression, le multipartisme politique, le suffrage universel, la responsabilité gouvernementale, les juifs, les homosexuels, les droits des femmes, le pluralisme, le laïcisme, les jupes courtes, la danse, les imberbes, la théorie de l'évolution, le sexe... " d'une part et " les baisers en public, les sandwiches au bacon, les désaccords, la mode, l'avant-garde, la littérature, la générosité, l'eau (?), une distribution plus équitable des richesses dans le monde, les films, la musique, la liberté de pensée, la beauté, l'amour " d'autre part.

Rushdie a oublié le rire, le rire qui vient aux lèvres en lisant ses énumérations, le rire interdit dans les rues de Kaboul par les 4X4 vertes de l'ordre moral. Le rire en public puni du fouet en public. Ce qu'on appelle sans doute rire aux larmes. Ou même mourir de rire.

Reste que ce ne sont pas avec ces "valeurs" mièvres de sybarites occidentaux qu'on pourra impressionner ces sérieux défenseurs de l'islam, des enfants irakiens et du peuple palestinien.

Aux chrétiens de définir leurs valeurs et de demander que les taliban les respectent comme nous respectons les leurs lorsqu'elles ne constituent pas une injustice - vis-à-vis des femmes - ou un désordre - le terrorisme.

Aux chrétiens de tenter de persuader leurs frères musulmans qu'ils doivent renoncer - au nom même de Dieu - au meurtre de ceux qui n'ont pas la même religion qu'eux ni même la même interprétation de leur propre religion.

Aux chrétiens cultivés, parlant à des fils de famille instruits, de rappeler que les chrétiens ont, pour leur part, renoncé à imposer par la force leur religion qu'ils estiment pourtant la seule vraie.

Aux chrétiens de dire qu'un homme n'est pas plus responsable de la religion de ses pères que de son lieu de naissance ou la couleur de ses cheveux.

À eux encore de dire combien le sort injuste fait aux Palestiniens ou aux enfants Irakiens, au mépris du droit international, les choque, et de rappeler les efforts de leurs gouvernements et de leurs chefs de partis pour influer sur Israël.

À eux encore de rappeler que l'Occident a aidé les musulmans bosniaques pourchassés par Milosevic ou les moudjahidins afghans décimés par l'armée soviétique.

À eux enfin de dire que la mort d'innocents de plaît pas à un Dieu de bonté et de justice, pas plus que le suicide des jeunes hommes qui l'ont provoquée.

Et d'affirmer bien haut que la religion ne doit pas être instrumentalisée par des visées politiques, même si elles sont légitimes.

À eux enfin de prier pour eux, et de le leur dire.

*Catherine Rouvier-Mexis est professeur de science politique à l'université de Paris-Sud. Dernier ouvrage paru : Sociologie politique, Litec, 1995.