PARIS, [DECRYPTAGE/analyse] - Par un message du 21 mars adressé à un congrès de juristes organisé par l'université romaine du Latran, Jean-Paul II s'est prononcé sur quelques points controversés relevant de la doctrine politique de l'Église.

Ce texte est intéressant pour deux raisons : d'une part il rappelle à quelles conditions le droit sert effectivement le bien de la personne. D'autre part, il constitue une sorte de signal adressé à ceux qui dénient à l'Église la faculté de s'exprimer sur des matières profanes.

Il est, de ce dernier point de vue, dans la ligne de la constitution Gaudium et Spes du concile Vatican II, rappelée et réactualisée par l'encyclique Veritatis Splendor de 1993. On a vu récemment, à propos des législations civiles sur le divorce, combien le souci de l'Église d'éclairer la réflexion contemporaine avait provoqué de réactions étonnées : de quel droit le pape se permettait-il d'intervenir dans l'ordre public des États ? La réponse est très simple : il n'y a pas de société juste sans respect de l'homme, conformément à la loi naturelle. Or, dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme, cette loi naturelle a reçu son sens plénier : Dieu est le même, qui crée et qui sauve. Les sociétés ont donc tout à perdre à ignorer les lumières révélées sur l'homme dans le Christ. Jean-Paul II, dans ce texte, persiste et signe en élargissant la question. Détaillons succinctement les différents points abordés :

Le pape regrette une dérive individualiste du droit concernant la protection de la personne : " Au lieu d'allier les exigences du bien commun avec la garantie de la protection légitime des individus, [la manière de formuler les normes] se limite à ne considérer que les intérêts étroits des catégories, en déformant ainsi l'idée même de justice ".

En voici un exemple : depuis quelques années, les atteintes au respect de la religion chrétienne sont réprimées sur le fondement du respect dû à la foi partagée par une minorité de la population. Autrement dit, comme toute minorité, les chrétiens, au même titre que les musulmans, les libre-penseurs, les homosexuels, etc., ont droit au respect de leur opinions. On peut se réjouir de l'effet (le droit au respect). On doit en revanche s'inquiéter du fondement, qui place dans la catégorie de l'opinion toute pensée, qu'elle soit rationnelle ou stupide, vitale ou sans intérêt. On n'édifie pas une société sans référence transcendante et il y a un grand danger pour la société elle-même à remiser la défense de cette référence dans la sphère de l'opinion. Le premier effet pervers de cette situation est le morcellement social en groupes identitaires : l'unité du bien commun est la grande victime de la privatisation des questions les plus fondamentales.

Une autre dérive, liée à la précédente, est la tendance à " soustraire aux individus et aux formations sociales intermédiaires ces espaces vitaux nécessaires pour garantir les aspirations les plus profondes de l'homme ". Le pape vise sans doute au premier chef l'évanouissement des politiques familiales. Pour les sociétés, la famille n'est pas en option : elle est le premier lieu d'apprentissage de la vie en communauté, et sans elle, le cercle immédiat de construction de la personne - sur le plan psychologique ou affectif certes, mais aussi et surtout sur le plan spirituel - fait défaut. C'est une illusion, que l'on retrouve dans les grands totalitarismes idéologiques du XXe siècle, de penser que l'État est le premier éducateur. La société doit être au service des familles.

Toujours parmi les conséquences du principe de neutralité morale inspirant nos sociétés post-modernes, se trouve la déconnexion entre le droit et la morale : d'un côté, le droit perturbe le fonctionnement de la conscience puisqu'il ne joue plus son rôle de guide pour l'action - quand il ne contrevient pas directement à la morale. De l'autre, en se cantonnant à gérer les questions matérielles, il laisse penser qu'est " moralement permis et faisable ce que les dispositions du droit n'interdisent pas ". Du reste, ce mouvement de repli de la politique sur l'économique et le technique empêche la société d'accomplir ce qui est sa raison d'être : promouvoir l'homme en toutes ses dimensions. La privatisation du religieux et de l'éthique affecte malheureusement aussi les processus d'intégration supra-nationale, comme le souligne le pape.

Lorsque les plus hautes aspirations de l'homme ne peuvent plus accéder à la sphère publique que sous la forme d'opinions, lorsque les sociétés ne se nourrissent pas communautairement des valeurs essentielles à la dignité de la personne, ces sociétés sont menacées dans leur existence même. Cette nécessité d'une vitalité communautaire est aussi valable pour la religion. " Le fait religieux ne peut être comparé à une pure conviction subjective, ni réduit à une manifestation individuelle de culte, puisque, intrinsèquement, par nature, la religion comporte l'exigence d'une expression communautaire et d'une adéquate formation communautaire de ses membres. "

Enfin, on notera cette réflexion sur la place du droit canonique dans la vie de l'Église : il tend " en premier lieu à réaliser la communion ecclésiale, en faisant prévaloir la dignité de tout baptisé, dans l'égalité substantielle et dans la diversité des rôles de chacun ". En d'autres termes, ne commettons pas pour le droit canonique les mêmes erreurs que pour le droit civil : il n'est pas un règlement intérieur, une technique de gestion des conflits, mais le juste guide des chrétiens dans l'œuvre divino-humaine de leur sanctification. La charité ne contredit pas le droit, " mais elle l'élève au rang d'instrument de la vérité ".

Le fr. Emmanuel Perrier, op, né en 1969, ancien juriste, est dominicain au couvent saint Thomas d'Aquin de Toulouse.

Pour mémoire, sur ce sujet :

[Décryptage, 1er février 2002] Jean Paul II appelle les juristes catholiques à ne pas coopérer aux procédures de divorce

http://www.christicity.com/4daction/web_archive_detail/347

[Décryptage, 8 février 2002] Jean Paul II rappelle les conséquences pratiques de l'indissolubilité du mariage

http://www.christicity.com/4daction/web_archive_detail/351