PARIS, [DECRYPTAGE/critique] — Quand naguère, unique garçon, vous pénétriez dans l'antre du Katmandou et son amas de jouvencelles, rue du Vieux-Colombier à Paris, la conscience de l'enténèbrement le disputait au ravissement.

Là, vous touchiez du doigt comment, de la revendication de l'identité communautaire, on passe avec allégresse à l'esprit de secte, avec ce que le terme connote d'idées de séparation, de méfiance, en un mot : de ghetto, volontairement constitué.

S'inspirant du titre d'un ouvrage de Jean-François Revel, la Tentation totalitaire, Joseph Macé-Scaron fustige avec justesse la tentation communautaire de l'Occident, comme un signe annonciateur de sa chute finale. L'auteur a su être témoin de la puissance de dénaturation des personnes qu'opère en elles cette tentation quand, engluées dans les réflexes intellectuels de la mentalité communautaire, elles ne pensent plus qu'à travers le prisme d'un groupe, — le groupe, ce mot neutre, poli, qui est au genre humain ce que le troupeau est au genre animal.

Il semblerait que la mentalité que Macé-Scaron décrit avec force et probants exemples soit l'aboutissement d'un parcours idéologique. En effet, cette conception communautariste de la société n'est peut-être rien d'autre qu'une dérive, une dégradation de la conception organiciste que connaissait l'Ancien Régime. Mais cet avatar n'a été rendu possible que par le biais de la conception individualiste que le Nouveau Régime instauré par la Révolution française entendait imposer. L'historien Patrice Gueniffey nous parle avec pertinence de " la difficulté rencontrée par la Révolution de créer "un espace politique moderne [...] dans un environnement culturel et mental largement traditionnel", d'organiser l'intervention des individus égaux dans le cadre d'une société organique, où l'individu comme tel n'existe pas, où chacun avait jusqu'alors tenu ses droits et ses obligations de son incorporation à une hiérarchie de corps qui n'était pas seulement une fiction juridique " (in " L'invention révolutionnaire du vote ", le Débat, n° 116).

L'Ancien Régime s'érigeait sur ces tables de la loi qu'étaient les communautés naturelles : le pays, le terroir, la famille..., d'autres corps encore comme les corporations de métiers, communautés elles-mêmes insérées dans des ordres générateurs à l'égard des personnes d'une essence, cadre de leur existence, dont elles pouvaient sous certaines conditions s'extraire, en la surmontant, dans le dessein de progresser : là seul pouvait trouver son sens ce mot qui, partout ailleurs, aurait paru incongru.

Or le passage d'une conception organiciste et essentialiste de la société à celle pleinement individualiste et existentialiste ne pouvait s'accomplir, l'" individu " découvrant son inaptitude à puiser uniquement en lui-même. On s'est alors raccroché à l'ethnie, aux mœurs qui constitueront à présent le cadre d'appartenance, en lieu et place du " corps ", de la corporation d'autrefois. Celles-là se considéraient comme des communautés naturelles, celles-ci sont des groupements artificiels (l'auteur disait plaisamment sur France culture qu'à ce rythme-là on pourrait parler des " ratzingériens véliplanchistes " ou des " juifs végétariens " comme autant de... fausses communautés) qui, fallacieusement, s'imaginent au sens propre déterminées et auto-normatrices (Répliques, 8 déc. 2001). C'est ainsi que le communautarisme — cette exacerbation de l'idée de communauté — s'avère l'inévitable cousin du libéralisme, l'une des idéologies qui se glisse dans son sillage.

On comprend, à la suite de Macé-Scaron, qu'on ne doit s'y aventurer qu'avec précaution, c'est-à-dire la tête emplie non des présupposés idéologiques propres à cette mentalité communautaire, mais plutôt paré des " préjugés nécessaires " (Burke) dont on sait la nécessité pour toute vie en société.

Le communautarisme s'analyse en conséquence comme cette idéologie qui veut expliquer, organiser, régenter la société en la concevant composée, au principal, de communautés " existentielles " qui se pensent, à tort, essentielles. (En ce sens, l'homosensibilité définie comme " l'absence, a priori, d'allergie physique pour les personnes de son sexe " ne permet pas d'envisager la possibilité de l'existence d'une véritable communauté homosexuelle, ainsi que le laissait déjà entrevoir l'étude de la Rome antique, l'identité romaine étant fondée sur la distinction sociale plus que sur la distinction sexuelle ; cf. Florence Dupont et Thierry Eloi, l'Érotisme masculin dans la Rome antique, Belin). Mais ce communautarisme présente aussi de nombreuses affinités avec le mondialisme, ès qualité de philosophie politique, et ses sous-produits : fédéralisme et régionalisme dont il est, à l'échelon sociologique, à la fois le rejeton et le père éhonté (cf. les excellentes préface et postface de Paul-Marie Coûteaux et Édouard Husson à Pierre Hillard, Minorités et Régionalismes dans l'Europe fédérale des régions, F.-X. de Guibert, 2001).

Il nous faut donc replacer l'essai de Macé-Scaron dans la plus vaste perspective des origines et de l'avenir de l'irréligion fondamentale du monde libéral. L'individu remplace l'État, et aussi à l'occasion, la " communauté " ou quelque autre entité abstracto-humaine qui aura joué des coudes pour parvenir au balcon. Il y a peu, un certain " chercheur ", Catherine Samary, avec une naïveté qui eût été touchante si elle n'avait colporté avec elle tant de bêtises primaires, faisait de ses " ami(e)s serbes, croates, slovènes, tziganes, monténégrins, macédoniens, musulmans, albanais, juifs..., bosniaques, yougoslaves, esquimaux... " les dédicataires de son ouvrage la Déchirure yougoslave (L'Harmattan, 1994). On s'attendait à voir cités dans la foulée " chiens, chats et autres volatiles ", mais ce n'est sans doute que partie remise. À ce rythme, on imagine que les entités naturellement constituées n'ont plus qu'à se rhabiller : l'amour des " minorités " les rejette d'emblée hors du panthéon du moment. D'autres dieux y ont déjà réservé leurs places : ceux qui ont apparence de victimes. Il y a beaucoup de complaisance dans cette quête de la disgrâce qui aurait frappé certains peuples. Mais le temps paraît proche où, sous la coupole du panthéon laïque qui s'érige au-dessus du globe, ils monteront les marches de la gloire...

Critique extraite d'un article à paraître dans le prochain numéro de la revue Liberté politique, N° 18, février 2002 (Ed. François-Xavier de Guibert).