TOULOUSE, 8 février 2002, Emmanuel Perrier OP [DECRYPTAGE/analyse] — À l'occasion de son dernier discours aux juges ecclésiastiques du tribunal de la Rote romaine (qui est notamment chargé de juger en appel des demandes d'annulation des mariages religieux), le pape vient de rappeler un certain nombre de principes liés à l'indissolubilité de l'union conjugale.

Ce texte ne contient à la vérité rien de bien nouveau, mais dans le contexte social et ecclésial actuel, les propos de Jean Paul II méritent d'être bien compris et accueillis pour ce qu'ils sont : une réaffirmation de la place du mariage dans le témoignage chrétien, fondement de la nouvelle évangélisation.

Le sacrement du mariage possède cette particularité parmi les autres sacrements de sanctifier une réalité naturelle qui préexistait à la venue du Christ. Dieu a placé dans l'amour naturel de l'homme et de la femme une image de son amour fidèle pour les hommes. Quoique le péché soit venu obscurcir la conscience de ce qu'implique un amour vrai, les époux sont naturellement appelés à un don réciproque et indissoluble de leur personne. Cette réalité du mariage naturel a reçu une nouvelle dimension par la venue du Christ, qui n'a pas seulement restauré l'ordre initial de la création, mais, en se livrant, a aimé l'Eglise comme son unique Epoux. De sorte que le mariage chrétien est véritablement le signe de la Nouvelle Alliance entre Dieu et les hommes, et il ne peut être ce signe que s'il ne ment pas sur la réalité qu'il désigne : l'union entre le Christ et l'Eglise est indissoluble. Voilà ce qui fonde le sacrement du mariage, et ce dont témoignent les époux chrétiens pour le monde. " Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni " (Mt 19,6) : en prenant au sérieux ce commandement du Christ, l'Eglise réaffirme son Mystère et appelle les chrétiens à en vivre dans le sacrement qui le manifeste, certaine que Dieu a procuré là un moyen de sanctification irremplaçable (cf. Catéchisme n° 1601 et s. ; Constitution Gaudium et Spes du Concile Vatican II n° 47 et s. ; exhortation apostolique Familiaris consortio de 1981, n° 11 et s., n° 20 sur l'indissolubilité).

C'est dans ce cadre qu'il faut lire le discours du Saint-Père :

Primo, le mariage indissoluble étant une réalité naturelle, toute société doit le promouvoir si elle veut respecter la dignité de ses membres : " La valeur de l'indissolubilité, dit Jean-Paul II, ne peut pas être considérée comme l'objet d'une simple option privée : elle affecte l'un des piliers de toute la société. " On ne peut par suite accepter " l'idée assez répandue que le mariage indissoluble est pour les croyants, si bien qu'ils ne peuvent pas "l'imposer" à la société civile dans son ensemble ". Face au pluralisme moral qui affecte nos sociétés, la solution ne consiste donc pas à abandonner les citoyens à leurs faiblesses, mais à instaurer les mécanismes dont ils ont besoin pour pouvoir vivre un amour conjugal véritable et plénier. C'est le principe exactement contraire qui présida en France à la réforme du divorce de 1974, par laquelle on transféra, comme le dit le professeur Jean Carbonnier, son principal maître d'œuvre, " le pouvoir d'interdire [...] du droit aux autres systèmes de normes : les mœurs, l'éthique, la religion ".

Secundo, les praticiens du droit, confrontés à des affaires de divorce, doivent eux aussi prendre part à la promotion du lien matrimonial. " Les avocats, dit le Saint-Père, puisqu'ils exercent une profession libérale, doivent toujours refuser d'utiliser leur profession à une fin contraire à la justice, comme le divorce. " Quant aux juges, qui ne disposent pas de la clause de conscience, " ils doivent eux aussi trouver les moyens efficaces pour favoriser les unions matrimoniales, surtout par l'intermédiaire d'une œuvre de réconciliation conduite sagement ". Ce rappel doit être bien compris : le principe est que l'on ne fait jamais le bien en coopérant à ce qui est objectivement un mal, mais qu'en revanche, on peut légitimement chercher à limiter les effets dommageables de ce mal. Ceci implique pour le juriste : d'un côté le refus d'employer des moyens qui attisent les conflits, qui empêchent le pardon, ou qui sont contraires à la justice ; de l'autre, la possibilité d'aider un époux en instance de divorce à assurer certains droits légitimes comme " le soin des enfants ou la défense du patrimoine " (Catéchisme n° 2383).

Tertio, le Pape a rappelé une nouvelle fois que la procédure ecclésiastique d'annulation du mariage participe de la " culture de l'indissolubilité ", dans la mesure où elle est un moyen de déterminer objectivement s'il y a eu ou non mariage. En vérifiant la réalité du consentement, le juge rappelle qu'il n'y a pas de don de soi sans volonté de se donner. Le divorce au contraire, qui est une dissolution du lien conjugal ayant véritablement existé, dénie à l'homme la capacité d'engager totalement sa personne dans un état de vie.

Le fr. Emmanuel Perrier, op, né en 1969, ancien juriste, est dominicain au couvent saint Thomas d'Aquin de Toulouse.