DUBLIN,[DECRYPTAGE/analyse] — Les Irlandais ont rejeté mercredi à une courte majorité (50,42 pour cent) un projet d'amendement de la Constitution sur l'avortement, lors du troisième référendum organisé en moins de vingt ans sur le sujet.

Moins de 40 pour cent des électeurs se sont prononcés.

L'interruption de grossesse est illégale en Irlande selon une loi de 1861 mais reste tolérée lorsque la vie de la mère est en danger. En 1983, cette interdiction a été inscrite dans la constitution qui " reconnaît le droit à la vie de l'enfant à naître " égal à celui de la mère. Le texte soumis aujourd'hui aux Irlandais repose sur une affaire remontant en 1991. La Cour suprême s'était appuyée sur cette protection d'égalité entre la vie de la mère et celle de l'enfant pour autoriser une mineure de 12 ans à interrompre sa grossesse. Celle-ci menaçait de se suicider si on ne la laissait pas mettre fin à sa grossesse. Ce " Cas X " de 1992 a donc permis qu'un avortement soit effectué lorsque la mère menace de se suicider. Cette jurisprudence fait foi

aujourd'hui en Irlande. C'est pourquoi le suicide y est reconnu comme la seule cause légitime d'avortement.

Présenté comme un durcissement, le texte prévoyait de sanctionner d'une peine de prison de 12 ans toute personne ayant pratiqué un avortement illégal. Il réaffirmait toutefois le droit des femmes à s'informer sur l'avortement et la possibilité de pratiquer un avortement à l'étranger. Selon les chiffres officiels, plus de 18 Irlandaises se rendent chaque jour en Grande-Bretagne pour avorter, soit quelques 7.000 femmes par an.

Les objectifs du référendum étaient triples : 1/ supprimer la menace de suicide comme motif d'avortement légal sur le sol irlandais (pour les psychiatres, l'état de grossesse ne peut être reconnu comme cause objective et comme critère décisif de suicide) ;

2/ mettre en place une loi sur l'avortement qui ne pourra être modifiée que par référendum (la nouvelle loi en cas de victoire du " oui " aurait

valeur d'article constitutionnel) ;

3/ donner un cadre légal aux avortements pratiqués pour raisons médicales : d'après le texte, l'interdiction serait levée quand " selon l'opinion raisonnable du praticien ", l'interruption de grossesse est " nécessaire pour prévenir un risque réel et substantiel de perte de la vie de la femme autre que par le suicide ".

Par ailleurs, le texte de loi proposait une nouvelle définition de l'avortement décrit comme " la destruction intentionnelle d'une vie humaine à naître après implantation dans l'utérus " et non dès la conception. Cette nuance pouvait permettre de légaliser la pilule du lendemain et de dépénaliser la " contraception d'urgence " largement pratiquée par les médecins irlandais. Cela aurait ouvert aussi la Constitution irlandaise à une possible autorisation des recherches sur les cellules souches embryonnaires, voire même du clonage.

Cette proposition d'amendement a bouleversé les clivages habituels. Alors que les libéraux rejetaient cette proposition, le gouvernement du centre droit et l'Église catholique ont appelé à voter pour. Le gouvernement estimait en effet que de nombreuses femmes pourraient prétexter un désir de suicide pour obtenir un avortement. Quant à l'Église, " si elle avait dit non, sa réponse aurait été interprétée comme un soutien à l'avortement " estimait un député. Alors que des organisations pro-life ont défendu le non au référendum en raison des interprétations divergentes voire contradictoires dont sa rédaction fait l'objet, l'épiscopat irlandais a vu dans cette proposition une formule acceptable de protection de l'enfant à naître et méritant d'être soutenue.

L'Église voulait tenir compte de l'application systématique et assurément laxiste de la jurisprudence du " cas X de 1992 " et tenait le projet gouvernemental pour une " amélioration significative de la situation actuelle " et " comme une occasion qui ne devait pas être perdue ".

Pour les évêques, il s'agissait " essentiellement d'une disposition anti-avortement plutôt que d'un amendement pro-vie complet ", ne " minant pas " la protection existante de la vie de l'enfant à naître et de l'embryon post-implantation.

Conscient des difficultés de jugement à porter sur le caractère contingent de l'alternative proposée aux électeurs, le porte-parole de la conférence épiscopale, le Père Martin Clarke, a expliqué le conseil de l'Église de manière nuancée sur le principal média catholique du pays : " Considérant la proposition ainsi que les signes des temps, les évêques croient que la meilleure chose à faire est de voter oui pour cette proposition et que les catholiques ont le droit en conscience de voter oui pour cette proposition. Et en même temps, les évêques ne disent pas aux personnes comment voter mais honnêtement, ils considèrent que cette proposition mérite que l'on vote oui " (RTE Prime Time, 21 février).

10.000 électeurs, à la fois favorables et opposés à l'avortement, en ont décidé autrement. [Avec www.genethique.org]

Dossier complet sur le contexte et les enjeux du référendum irlandais sur www.genethique.org. (lien ci-dessous)