PARIS,[DECRYPTAGE/critique] - Gérard Leclerc est-il un "observateur engagé" à la manière de Raymond Aron ou un "journaliste transcendantal" dans le sillage de Maurice Clavel ? Ce qui me semble évident, depuis longtemps (depuis ses articles sur Edith Stein dans Le Quotidien de Paris), c'est qu'il occupe une place unique dans le petit monde de l'information et de la réflexion religieuse.

Sa foi radicale et lucide, son talent, son immense culture et son humilité, n'ont pas, il me semble d'équivalent. Tout ce qu'il écrit touche à l'essentiel. C'est vrai, chaque semaine, dans France Catholique, dans Le Figaro, ou ailleurs ; c'est vrai dans ses livres. Pourquoi veut-on tuer l'Église ? posait en 1996 la question fondamentale : "... Après Drewermann, Duquesne, l'électron libre Gaillot, y a-t-il quelque chose à croire et à enseigner ? Puis l'Amour en morceaux, il y a deux ans, nous interrogeait sur ce que devient l'amour, dans un monde où le "moi" est devenu fou, selon l'expression de Jean-Claude Guillebaud. Les Dossiers brûlants de l'Église, au soir de la vie de Jean-Paul II, qui vient de paraître, est centré sur les défis que l'Église catholique et la société humaine doivent affronter aujourd'hui. Gérard Leclerc commence par situer l'Église catholique "dans ses murs et dans son voisinage". Il présente les personnalités de l'Église qui devraient jouer un rôle important dans les prochaines années ; il constate l'effacement de l'Église dans les pays de vieille chrétienté malgré la vigueur des communautés nouvelles, des nouveaux ordres religieux et de certains diocèses comme Paris et Rome. Il aborde un thème qui sera présent dans tout le livre : les Églises de missions sont devenues missionnaires. Le livre est dédié à la mémoire d'Alfred Diban Ki-Zerbo, premier baptisé du Burkina-Faso. Gérard Leclerc cite le cas de Mgr Barbarin. Avant de devenir évêque de Moulins, il a passé quatre ans à Madagascar. À son arrivée, il y avait quatre-vingt élèves au grand séminaire. À son départ, il y en avait cent quatre-vingt-dix. Depuis qu'il est dans son diocèse, il a enterré huit prêtres et n'a ordonné personne. Pour réévangéliser, il a demandé aux paroisses de mettre l'Évangile à l'honneur. Il faut réapprendre à prier, respirer l'Évangile. Cent mille Nouveau Testament, suivis des psaumes ont été offerts dans ce diocèse de trois cent mille habitants. Gérard Leclerc aborde dans la deuxième partie l'œcuménisme, le dialogue interreligieux, l'inculturation et les effets de la sécularisation ; il pose une autre question centrale, fondamentale. Pourquoi l'Église fait-elle scandale ? Dans un monde allergique à la conviction (sans parler de certitude !) la notion de vérité est insupportable ; elle est même suspecte dans bien des médias chrétiens. De là viennent la levée de bouclier contre l'encyclique Veritatis splendor, les règlements de compte avec le Pape... certains l'accusent de crime contre l'humanité d'autre comme Comte-Sponville de "stalinisme intellectuel" ! L'auteur envisage ensuite la société post-moderne où l'individu règne sans partage ; où la revendication homosexuelle qui souhaite que le modèle mari-femme perde toute normalité est proclamée. Au fil des dossiers, Gérard Leclerc, homme de culture, apporte au lecteur des éclairages nouveaux. Reprenant une idée du philosophe de Michel Henri, il explicite l'expression : "Le Verbe s'est fait chair." Il ne s'est pas fait Corps, parce que dans une perspective grecque, elle est la substance de la personne, la substance de l'identité. La félicité de la chair est louange. Il a un regard solide et surprenant sur le sens symbolique du ministère sacerdotal réservé aux hommes. C'est par défaut que la prêtrise, c'est-à-dire la fonction du sacrificateur est réservée aux hommes. Il est impensable que la femme offre le sacrifice parce qu'elle est porteuse de vie. Cette idée fut inspirée par une théologienne choquée par une photo montrant une Suédoise enceinte présentant le calice. "Ce n'était pas simplement troublant, c'était un non-sens absolu." Ce choix hautement symbolique est comparable à la prescription juive qui interdit de cuire la viande dans le lait, parce que lait est un élément maternel et qu'on ne mélange pas la vie et la mort, la mère avec le cadavre... La fin du livre étudie la vérité au cœur du monde aujourd'hui. Allons-nous vivre la fin de l'histoire avec la mondialisation des valeurs et comportement occidentaux, comme le pense Francis Fukuyama ? Allons-nous vers un choc des civilisations, avec l'islam en particulier, comme l'envisage Samuel Huntington ? Gérard Leclerc analyse lucidement toutes les données. Il ne pense pas que l'islamisme a sa source principale dans l'islam. Il pense plutôt que c'est un enfant de la post-modernité ; un refus violent de la modernité. Quant à l'Église catholique, le problème n'est pas de savoir si elle est capable de s'adapter. C'est de savoir si son message, au sens génétique, est pertinent. Il s'agit de savoir, de croire que l'homme a un sens, que l'histoire a un sens parce que, depuis l'origine, Dieu est le partenaire de l'Homme et de l'Histoire. Gérard Leclerc cite le père de Lubac : "Par la révélation judéo-chrétienne, nous savons que, là où il y a l'Homme, il n'y a plus que du sens. Il y a de l'Esprit, de l'Esprit qui est vie." Gérard Leclerc a donné, dans le même temps, aux Éditions du Rocher, dans la collection "Colère", le Bricolage religieux, un texte court, d'un trait, d'un chapitre, sans sous-titre, où l'auteur, avec son talent, sa culture, sa fougue, constate que nous assistons au réenchantement du monde, mais qu'il se fait, trop souvent, dans le super marché des religions où chacun peut bricoler sa "croyance". Jean Meyssignac est journaliste à l'hebdomadaire France catholique. Bibliographie de Gérard Leclerc : Les dossiers brûlants de l'Église au soir de la vie de Jean-Paul II , 290 pages, 19 euros, éd. Presses de la Renaissance (disponible auprès de Foi & Culture, 60, rue de Fontenay 92350 Le Plessis-Robinson contre un chèque de 11 euros). Le Bricolage religieux, 72 pages, 8 euros, éditions du Rocher (disponible auprès de Foi & Culture, 60, rue de Fontenay 92350 Le Plessis-Robinson contre un chèque de 22 euros). Le 4 avril sur KTO, on pourra voir un documentaire sur Jean Guitton : l'Association Foi & Culture a encore en stock une dizaine de livres de Gérard Leclerc, Monsieur Guitton, vendus au prix de 22 euros de port.