PARIS, [DECRYPTAGE/analyse] — Le chef du gouvernement français Lionel Jospin est intervenu dans la rédaction de la Charte européenne des droits fondamentaux, votée lors du sommet de Nice, pour faire supprimer toute référence religieuse dans le patrimoine de l'Europe.

 

La suppression de cette référence, remplacée par les termes "spirituel et moral", a donné lieu à une polémique. L'essayiste Jean-Claude Guillebaud critique avec virulence le refus de toute référence religieuse ; il s'appuie sur l'évidence historique de l'importance des religions dans la constitution des valeurs fondamentales de l'Europe pour stigmatiser la non moins évidente intolérance "laïcarde" du Premier ministre (Le Monde du 5 décembre).

Le philosophe Henri Pena-Ruiz, lui a répondu, en légitimant l'intervention du Premier ministre pour rappeler que la religion n'était qu'une forme de spiritualité, terme plus englobant. Selon lui, les religions n'ont pas le monopole de la recherche de sens et leur héritage historique européen est également chargé d'anti-valeurs bien peu recommandables (Le Monde du 7 décembre).

Plusieurs aspects de la question ont été mêlés indûment dans cette controverse :

1/ au niveau simplement historique on ne peut raisonnablement nier que l'identité européenne soit héritière de la culture judéo-chrétienne et musulmane ; mais cela n'est pas exclusif. La Grèce et Rome sont évidemment aussi des sources essentielles ;

2/ cet héritage religieux commande en grande partie la problématique de la modernité qui se constitue par rapport à lui dans une relation ambivalente de critique et de réappropriation sécularisante ;

3/ le projet de Charte, amendé par la suite, parlait de "l'héritage culturel, humaniste et religieux" ; le texte définitif ne parle plus que du "patrimoine spirituel et moral". On ne peut pas dire que la première formulation n'était pas ouverte dans ses références.

Que cherche à promouvoir H. Pena-Ruiz si ce n'est la laïcité comme valeur humaniste ? Dès lors, la formulation adoptée répond à un objectif bien précis : relativiser la religion considérée par nature comme domaine des convictions multiples et inconciliables (potentiellement source de danger pour la paix civile).

La laïcité est opposée à la religion comme la liberté de penser est opposée aux dogmes et aux préjugés. Bref, derrière cette reformulation, il y a une idée de la liberté, définie comme capacité d'auto-affirmation, indépendante de tout ce qui apparaît comme une mise sous tutelle de l'esprit humain.

La force pratique d'un tel dispositif est de faire jouer la laïcité sur deux tableaux : 1/ celui d'un principe formel de coexistence pacifique des options spirituelles ; 2/ celui d'une attitude spirituelle jugée plus adéquate à la dignité de l'esprit humain, identifié à la liberté pure et récusant tout donné extérieur.

Mais sa faiblesse théorique vient que cette attitude elle-même n'est, en définitive, qu'une option spirituelle parmi d'autres et qu'elle ne peut donc s'appuyer sur le principe formel pour arguer de son caractère plus englobant et plus fondamental. Derrière cette querelle de mots, on découvre donc une stratégie reposant sur un emploi équivoque du mot laïcité.

Thibaud Collin est philosophe, membre de la rédaction de la revue Liberté politique