MARSEILLE, [DECRYPTAGE/tribune] — L'euro a pris sa place dès le 1er janvier 2002 dans le paysage quotidien des Français et des principaux pays de l'Union européenne (Royaume-uni excepté). Cette arrivée s'est faite sans les drames annoncés par certains et sans grand heurt pour des citoyens qui semblent s'être pris au jeu d'un événement devenu inévitable depuis le 1er janvier 1999 malgré une ratification tangente, on s'en souvient, du traité de Maastricht en 1992.

Le 17 février, le franc n'aura plus cours légal : déjà, l'euro semble avoir atteint sa vitesse de croisière.

Les inévitables couacs d'une opération sans précédent historique (même en tenant compte de l'Union latine à la fin du siècle dernier) ont en effet été limités au minimum et les angoisses de la pré-alimentation, fortement relayées par les médias, auront été largement réservées aux acteurs de la filière fiduciaire : administrations des monnaies, banques centrales, convoyeurs de fonds, banques et grands opérateurs de commerce. La plupart des distributeurs automatiques de billets ont fonctionné normalement et ainsi pu satisfaire la curiosité immédiate des nombreux visiteurs. Les grèves fort " opportunes " du 2 janvier dans quelques établissements ont bien un peu compliqué l'accès à l'euro en provoquant des transferts de clientèles et des queues ici ou là. Mais une opération inédite d'une telle envergure, même soigneusement préparée, ne peut faire l'économie de " bruits " divers, surtout si des mouvements sociaux s'en mêlent. Elle n'en demeure pas moins dans l'ensemble un succès technique à saluer. Et ceci dans presque tous les pays de la zone euro...

Il en va de même en ce qui concerne la " réception " de l'euro " fiduciaire " et de l'euro tout court, car pour la plupart des personnes l'euro, en dépit de la disparition officielle des monnaies nationales de la zone euro depuis le 1er janvier 1999, n'était restée qu'une abstraction. Malgré le temps d'adaptation nécessaire aux nouvelles " coupures " et à la nouvelle grille de prix des choses de la vie courante, plus long pour les personnes âgées et les populations fragiles que pour les autres, malgré les hésitations normales des premiers jours, les récriminations que chacun a pu entendre ici ou là chez " son boulanger " ou aux caisses des grandes surfaces et malgré les inévitables ajustements de prix, plutôt à la hausse, pratiqués par les commerçants en particulier et les prestataires de services, les choses se sont passées assez aisément. Les campagnes de communication auprès du grand public, les efforts de formation des professionnels de la monnaie et de sensibilisation du terreau associatif y sont pour quelque chose. De ce côté là aussi, le professionnalisme de la transition explique sans doute le succès public et politique de cette substitution d'une monnaie européenne aux monnaies nationales anciennes qui lui préexistaient et qu'on avait pendant longtemps pu croire indépassables.

Le premier bilan après la généralisation de l'euro est donc incontestablement positif : la réalisation de l'Union monétaire européenne envisagée par le plan Werner au début des années 70, recherchée à tâtons au travers des divers SME sur les décombres du système monétaire international de Bretton-Woods, et longtemps après encore considérée comme une utopie est devenue, du jour au lendemain d'une certaine manière, une réalité. Le projet de Jean Monnet de construire l'Europe à la base par des réalisations concrètes trouve enfin une application pratique directement perceptible par tous.

Mais ce premier train de l'euro peut-il en cacher d'autres, susceptibles de dérailler ? Une monnaie non nationale a-t-elle un sens ? L'euro prélude-t-il nécessairement à plus d'inflation en Europe ?

En tout cas les monnaies nationales fiduciaires sont et seront détruites. Il n'y a pas de retour possible technique en arrière, du moins à brève échéance. Les associations pour la sauvegarde du franc ont déjà perdu la partie. Il vaut donc mieux que l'euro marche... La démonstration est en train d'être faite sous nos yeux qu'une monnaie non nationale peut exister contrairement à ce que nous avons appris de nos États respectifs et de la plupart des Histoires de la monnaie.

Il est vrai que l'euro anticipe sur une entité politique en gestation, mais celle-ci mettra bien du temps à ressembler à un État-nation, si cela se peut même. En ce sens d'ailleurs la symbolique des " ponts " sur les billets, beaucoup critiquée pour sa désincarnation, ainsi que le nom de cette nouvelle monnaie, dénotent bien le projet d'union fédérale qui se construit même s'il se cherche encore, tout comme auparavant les billets nationaux adoptaient une symbolique nationale. Ce graphisme est du reste non pas un patchwork, mais la création d'un Autrichien bien identifié – Robert Calina – dont le droit de propriété intellectuelle sur la reproduction non monétaire des billets est garantie par un copyright, que chacun peut reconnaître en regardant attentivement ses billets. Les pièces gardent quant à elle, on le sait, une face nationale tout en étant techniquement identiques, en principe, d'un bout à l'autre de la zone euro.

L'euro invite donc le citoyen à une attente plus pragmatique que celle de la satisfaction d'un amour propre national : disposer d'une bonne monnaie, relativement (au dollar par exemple) et dans l'absolu (en terme de pouvoir d'achat de biens, services et actifs). En soi l'euro, disposant d'une zone de circulation supérieure à celle des monnaies nationales, se rapproche plus de l'essence d'une monnaie – être un moyen d'échange universel – que ses antécédents nationaux et rend plus de services pratiques qu'eux. Même si bien des arguments du Livre Blanc des années 80 sur les " gains " potentiels de la monnaie unique européenne étaient frelatés à l'époque des cartes de crédit et dans une Europe où les paiements transfrontaliers, après comme avant l'euro, resteront plus chers que les paiements nationaux, il faut avouer qu'il est sympathique et commode de pouvoir se payer son journal et son café dans la même monnaie d'Helsinki à Lisbonne et de Dublin à Berlin et de faire quand même au passage quelques économies de commissions de change. Les prochaines vacances seront vraisemblablement l'occasion de fraternisations diverses autour de cette unité nouvelle et de ce nouveau langage commun entre touristes et autochtones.

La Banque centrale européenne disposant d'une constitution beaucoup plus dénuée d'ambiguïté que le FED, la chance des Européens de disposer a priori d'une monnaie relativement bonne est assez élevée. Le régime d'inconvertibilité métallique de l'euro ne le garantit pas contre une politique inflationniste possible, mais le cours forcé des monnaies est désormais un phénomène universel et dans ce contexte de constitutions monétaires nationales partout défaillantes, le statut d'indépendance de la BCE représente un avantage relatif indiscutable. On le voit très clairement aujourd'hui en comparant le comportement très politique et très keynésien de la banque centrale américaine, en dépit de la réputation conservatrice de son président, et la continuité d'action des autorités monétaires européennes, aussi relative qu'elle soit comme le faisait bien remarquer Pierre-Antoine Delhommais dans un excellent article du Monde en date du 13 décembre 2001 sur le " déboussolement " des banques centrales. D'ailleurs l'effet d'attraction exercé par la zone euro dans les terres eurosceptiques ainsi qu'en Europe centrale et orientale et au-delà tend à accréditer ces anticipations.

Rien ne permet d'augurer aujourd'hui d'un avenir particulièrement sombre pour l'euro. D'une part, il a bel et bien éliminé du jeu économique interne à la zone euro l'arme nationale déloyale de la dévaluation compétitive ; d'autre part, son évolution depuis le 1er janvier 1999 a réussi à gommer discrètement et rapidement, et sans doute aussi involontairement, la forte surévaluation de la zone mark des années 90 par rapport à la zone dollar, contrairement à la plupart des pronostics, en entraînant ainsi l'inversion des tendances de la croissance économique aux États-Unis et en Europe. Un autre bilan positif qu'il ne faut pas non plus oublier...