PARIS, [DECRYPTAGE/analyse] - Si vous avez aimé l'affiche, vous aimerez le film. Costa-Gavras, le cinéaste qui dénonce les totalitarismes de droite ou de gauche nous avait habitué à mieux. Son dernier film, inspiré d'une pièce des années soixante qui accusait Pie XII de s'être tu et d'être resté passif devant le génocide des Juifs, est par bien des aspects décevant et se réduit à une simple provocation.

On retrouve bien le cinéaste doué de L'Aveu ou de Missing dans un certain nombre de passages d'images mais l'ensemble est manqué pour des raisons qui tiennent moins à des questions cinématographiques qu'à une profonde ambiguïté : ce film à thèse saute en permanence, pour sa démonstration, de l'histoire à la fiction.

On peut bien poser la question de l'attitude du Saint-Père durant la Seconde Guerre mondiale : fallait-il parler face à la brutalité nazie ? Comment réagir lorsque les catholiques polonais sont persécutés, les Juifs sont exterminés et les Ukrainiens ou les Russes massacrés et que les catholiques allemands servent dans l'un des piliers du régime qui commet ces massacres : la Wehrmacht ?

Il existe deux écoles d'historiens : la première rappelle que le silence – douloureusement vécu – de Pie XII évitait un redoublement des persécutions et permettait à l'Église de sauver, silencieusement, des milliers de vie humaine ; elle rappelle aussi combien, à l'exception de la Suède, les pays sollicités depuis 1938 par le Saint-Siège pour donner des visas permettant à des Juifs d'émigrer le firent le plus souvent au compte-gouttes. La deuxième école, aujourd'hui majoritaire, pense que Pie XII aurait eu de l'effet s'il avait dénoncé publiquement les massacres nazis : Monseigneur von Galen, l'évêque de Münster, qui dénonça publiquement l'euthanasie à l'été 1941, sert ici de référence.

Pour ma part, je suis sceptique devant les arguments de la deuxième école. L'euthanasie ne fut pas arrêtée par la courageuse prise de position de Mgr von Galen : ralentie quelque temps, elle fut ensuite continuée en Pologne, dans des camps d'extermination, loin du regard des Allemands. Surtout, il faut prendre au sérieux le cas de la Hollande : les évêques avaient obtenu des autorités allemandes qu'elles fermeraient les yeux sur les Juifs catholiques réfugiés dans les couvents ; croyant avoir définitivement gagné, les évêques des Pays-Bas dénoncèrent publiquement la déportation ; aussitôt la Gestapo se déchaîna, violant pour commencer l'immunité des établissements religieux. Si l'on se rappelle l'attitude intelligente de cette jeune institutrice face à un forcené dans un jardin d'enfants de Neuilly en 1993, on comprendra mieux l'attitude de Pie XII : l'homme avait pris les enfants en otage et menaçait de se faire sauter avec eux. La jeune femme n'appela pas les caméras de télévision pour faire une déclaration sur les droits de l'homme ; elle ne provoqua pas inutilement l'agresseur ; elle le traita courtoisement, demanda qu'on lui apporte à manger, lui répéta que personne ne lui en voulait et que les enfants l'aimaient beaucoup. Qui oserait dire que cette jeune femme a capitulé devant la violence : elle a évité un bain de sang et gagné le temps nécessaire à la police pour intervenir ? Or, mutatis mutandis, on reproche à Pie XII d'avoir agi d'une manière similaire.

Prenons l'exemple de la rafle des Juifs de Rome, le 16 octobre 1943. Costa-Gavras, après bien des historiens, reprend l'accusation d'inaction. Pie XII aurait été totalement passif face à une persécution se déroulant sous ses fenêtres. C'est une calomnie puisque le Saint-Père avait, dès les semaines précédentes, fait ouvrir les portes des monastères romains au maximum de réfugiés et que, dès la nouvelle de la rafle, il fit pression sur l'ambassadeur d'Allemagne auprès du Vatican pour que les arrestations cessent : il obtint gain de cause et 7000 Juifs furent ainsi sauvés de l'arrestation. Croit-on que Pie XII aurait eu plus d'effet en sortant dans les rues et en criant à la face des SS qu'ils étaient d'abominables personnages ? Ces derniers auraient alors redoublé de zèle et arrêté les 8000 Juifs de Rome.

Ce qui est gênant dans le film de Costa-Gavras, c'est qu'il ne mentionne même pas que 7000 vies furent sauvées grâce à la méthode qu'il conteste. Plus gênant encore : il fait accuser Pie XII par un personnage qui n'a jamais existé, un jésuite inventé par la pièce Le Vicaire, censé transmettre à Pie XII des informations détaillées, dès 1942, sur les camps d'extermination. Cela affaiblit pour le moins le plaidoyer anti-Pie XII : le Pape est accusé de ne pas avoir tenu compte de renseignements qui ne lui ont jamais été transmis ! La vérité historique est plus simple et plus tragique : Pie XII reçoit bien, dès l'été 1942, des bribes d'informations sur la Shoah ; il les fait recouper et en conclut, avant les autres diplomaties, à une " extermination progressive pour des raisons de race ", qu'il dénonce dans son message de Noël 1942, sans être plus explicite. La Gestapo comprend fort bien le message et dénonce Pie XII à Hitler comme " l'ami des Juifs ". Dans les mois suivants, Pie XII sait très bien que s'il en dit davantage, il déchaînera un peu plus, à Berlin et dans l'ensemble de l'Europe, les forces du mal. Contre son désir, il se résout au silence pour ne pas entraver l'activité des nonces et des évêques et pour ne pas être lui-même mis dans l'impossibilité de sauver les Juifs d'Italie. L'orchestre israélien qui vint, en 1955, jouer la VIIe symphonie au Vatican en hommage à l'action du Pape en faveur des Juifs persécutés avait une mémoire plus exacte des faits que nos contemporains.

Édouard Husson est historien, maître de conférence à la Sorbonne, membre du Conseil éditorial de la revue Liberté politique. Il a publié Comprendre Hitler et la Shoah. Les Historiens de la RFA et l'identité allemande depuis 1945.