PARIS, [DECRYPTAGE/analyse] - La communication en période de crise est un art difficile ; elle se prépare donc à l'avance pour n'avoir pas à s'interroger sur le fond ni la forme à chaud, quand il est temps d'agir.

Or ce temps de l'action survient sans prévenir, au hasard de circonstances suscitées par d'autres. C'est pourquoi les évêques de France avaient créé l'association Croyance et Liberté comme instrument d'intervention à leur disposition en pareil cas. L'affiche du film Amen n'a pas justifié son recours.

Placardée sur tous les murs, chacun a pu mesurer l'impact de cette affiche qui, du point de vue de la technique de communication, est particulièrement efficace. L'imbrication de la croix latine dans la croix gammée accroche l'œil au premier abord, mais d'une façon équivoque : ce seul signe ne véhicule pas a priori le contenu du message qui peut, au prix de quelques contorsions dialectiques, être lu de différentes façons. Le sens n'est pas explicite, mais suggéré par l'environnement : les couleurs du nazisme, rouge et noir ; puis deux visages enserrés dans les replis de la svastika, dont l'un, celui du SS précisément, domine l'autre, celui du prêtre ; enfin, brochant le tout, la parole forte d'acquiescement, cet " amen " qui constitue le titre du film mais qui, pour les juifs et les chrétiens exprime l'adhésion profonde de l'âme au cœur de la liturgie et qui peut être ainsi récupéré dans le sens voulu. Rien n'est affirmé, mais tout est dit : à la limite, le film lui-même n'a plus qu'une portée secondaire ; restera cette image qui a suggéré la collusion de l'Église avec le nazisme et à laquelle tout un chacun aura finalement acquiescé de fait.

À quel niveau se trouve la bonne réponse ? La question restera toujours ouverte ; mais au moins trois observations s'imposent à l'esprit.

La première porte sur les progrès nécessaires de la connaissance historique. L'Église n'a certes pas à en être absente : appelée à témoigner de la Vérité, aucune des facettes de celle-ci ne lui est étrangère ; surtout pas en un domaine qui recèle bien des témoignages de foi, d'espérance et de charité, aujourd'hui oubliés, ni en un temps où les faits et les actes laissent trop souvent place à des postures (voire des impostures) prises a posteriori dans le but d'arranger une image ou de justifier une idéologie. Beaucoup reste à faire pour secouer les idées reçues et montrer que pendant la montée du nazisme puis pendant la guerre, après avoir prononcé des paroles prophétiques à un moment où peu nombreux étaient ceux disposés à les entendre, l'Église a, le plus souvent, préféré faire du bien que faire du bruit.

En second lieu se pose la question du recours aux institutions humaines, en particulier aux tribunaux. Il est clair qu'ici l'Église de France n'a pas d'intérêts à défendre, au sens étroit du terme, et qu'un procès ne débouche jamais sur un résultat totalement satisfaisant : à cause de la publicité donnée à l'adversaire, des délais de jugement et des arcanes procédurales, du recours nécessaire à un argumentaire juridique souvent décalé par rapport au fond, et de la crainte d'être accusée d'opposition à la sacro-sainte liberté d'expression, ses hésitations sont compréhensibles. C'est sans doute pourquoi elle n'a pas jugé bon d'être partie au procès intenté par l'Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l'identité française et chrétienne (AGRIF), association privée de chrétiens militants, alors que l'émotion suscitée était grande un peu partout en Europe. Mais en conséquence, déboutant sans grand risque les plaignants par un arrêt du 21 février dernier, le président du tribunal de grande instance de Paris a eu le champ libre, d'une part pour retenir une lecture de l'affiche soit disant " ouverte " et dialectique à l'encontre de celle des demandeurs qualifiée de " fermée " pour les besoins de la cause, d'autre part et surtout pour leur opposer, à eux chrétiens, sa compréhension personnelle de la déclaration épiscopale de repentance faite à Drancy : le magistrat a pu ainsi s'ériger, sans peine et sans opposition, en interprète auto-désigné du Magistère.

Reste le champ proprement religieux : incarnés dans ce monde sans en être, quel témoignage les chrétiens doivent-ils opposer aux outrages que subit la Croix du Christ ? Nous aurons, tous autant que nous sommes, à rendre compte de la façon dont nous L'aurons prise en charge ou dont nous L'aurons reniée aux yeux des hommes : craignons d'être mesurés à l'aune de notre propre mesure ! Il ne s'agit évidemment pas de sombrer dans je ne sais quel dolorisme qui nous ferait souffrir passivement en silence, et duquel nous tirerions la bonne conscience qui serait décidément notre seule récompense. Non : l'outrage public appelle une forme de réparation publique dont un communiqué de presse ne saurait tenir lieu. Cette réparation ne passe peut-être pas par les tribunaux des hommes ou des enchaînements spectaculaires aux portes des cinémas ; mais elle ne saurait être confinée dans la pénombre des sacristies ni réduite aux lamentations devant les micros des radios. Que ce temps de carême et la montée vers Pâques par le chemin de la Croix en soit l'occasion.

François de Lacoste Lareymondie est vice-président de la Fondation de service politique.